Jacques BIDET

 

Présentation du livre Altermarxisme

 

 Congrès Marx International V, octobre 2007


 

 

Gérard Duménil a donné les grandes lignes de l'ouvrage, en insistant sur son orientation économique et politique. Je reprendrai brièvement les fondements théoriques de l'analyse.

La thèse centrale de Marx est que la forme moderne d'exploitation et de domination de classe se fonde non de l'idée d'inégalité, mais, comme il le dit, sur le « préjugé d'égalité » : sur la prétention, officiellement déclarée, selon laquelle ne nous considérons mutuellement comme libres, égaux et rationnels. L'exploitation se fonde sur l'affirmation publique de la raison commune.

Comment cela ? Marx s'en explique au début du Capital. Officiellement, la société capitaliste moderne se déclare comme une « économie de marché », c'est-à-dire simplement faite d'échanges d'équivalents. Le monde n'est pas un village où l'on pourrait s'entendre immédiatement, par intercommunication directe, sur les objectifs, sur la répartition des tâches et des produits. Il faut une « médiation », dit-il, un dispositif formel de coordination universelle. Et ce dispositif, rationnel et raisonnable, c'est le marché, la production pour l'échange, où chacun suit son intérêt, tout en considérant l'autre comme libre et égal, puisqu'il s'agit toujours d'un échange d'équivalents. Telle est donc la thèse de Marx : si l'on veut comprendre la structure moderne de classe, il faut partir d'une « métastructure » qui est l'unité de ce préjugé d'égalité, tel qu’il se donne dans l’agir communicationnel, et de sa traduction supposée dans la forme marché.

Mais si toutes nos relations sont marchandes, celui qui n'a rien d'autre à vendre que sa force de travail sera exploité, parce qu'on le fera travailler plus longtemps que le temps nécessaire à produire ce que son salaire lui permet d'acheter. Telle est l'origine du profit. Et tel est le dispositif du capitalisme, − qui se traduit par la concurrence entre toutes les entreprises en vue du maximum de profit. L'égalité présupposée se transforme ainsi en inégalité. La liberté en dépendance. La rationalité en irrationalité, car la course au profit est destructrice : elle est, explique Marx, indifférente aux valeurs d'usage, c'est-à-dire au sort fait aux personnes et à la nature.

Pourtant, poursuit Marx, ce dispositif de concurrence fait historiquement émerger la grande entreprise moderne. Et l'on voit, à partir de là, la situation se retourner. Car l'entreprise n'est pas un marché, mais une organisation. C'est l'autre mode de coordination à l'échelle sociale, un arrangement non pas par rééquilibrages a posteriori, mais par ordonnancement a priori des fins et des moyens. Bien sûr, d’abord sous la forme du despotisme d'entreprise. Mais c'est dans ce contexte social et technique que va se développer une classe ouvrière nombreuse, instruite et organisée par le procès de production et d'administration. La révolution socialiste est donc en marche. La fin du capitalisme est inscrite dans le déclin inéluctable du marché, du pouvoir propriétaire qui le contrôle. L'avenir est à l'organisation démocratiquement organisée, planifiée, c’est-à-dire concertée entre tous.

 

Notre thèse est que ce discours marxien est fondamentalement ambigu. La révolution qu'il annonce a effectivement eu lieu, pour une part du moins. Car il est bien vrai qu’au XXe siècle les salariés ont imposé toutes sortes de limites aux pouvoirs des propriétaires capitalistes. Une part importante de la production, notamment des services, échappe à un pouvoir marchand privé. Toutes sortes de contraintes planificatrices, visant non pas le profit, mais la production et la préservation de la vie, se sont imposées, selon une logique organisationnelle, qui n'est pas celle du marché. Sans parler des sociétés collectivistes − je laisse ici cette question de côté −, on a pu voir, des années 30 aux années 70, une mutation des sociétés capitalistes dans le sens de l'organisation collective d’une certaine solidarité. En tout cela pourtant, le marxisme apparaît rétrospectivement comme un discours ambigu : significatif d'un mouvement de révolutions et de réformes, d’une impulsion historique populaire, mais sous l'égide des « organisateurs ». Dont Marx apparaît comme la figure emblématique. C'est pourquoi tout est reprendre par le commencement.

 

En effet, cette prétention de raison, d'égalité, ce préjugé moderne, dont Marx part à juste titre pour comprendre le rapport de classe moderne − cette métastructure dont il part pour comprendre la structure − ne se donne pas adéquatement dans la forme du marché. La prétention, la position, moderne est d'emblée plus complexe. Au plan de la rationalité économique, elle comporte deux pôles, celui du marché et celui de l'organisation. Au plan de la raisonnabilité juridico-politique, la libre contractualité de chacun à chacun implique, tout autant que la relation de chacun à chacun, une contractualité sociale organisée entre tous considérés comme égaux. Et ce n'est donc pas seulement l’égalité marchande supposée, mais cette figure plus complexe, constitutive de la « position moderne », qui se retourne en son contraire, en « raison instrumentale ». C’est cette métastructure qui se retourne dialectiquement dans cette structure qui la déclare et la proclame. Et l'on trouve là tous les problèmes de la philosophie politique moderne.

En termes sociologiques, cela veut dire que la structure de classe moderne n'est pas seulement marchande. La classe dominante en effet comporte deux pôles, celui de la propriété, contrôlant le marché, et celui de la « compétence », contrôlant l'organisation. Quant à l'autre classe, la classe fondamentale, celle de la multitude, elle se constitue socialement, elle produit, elle invente ses univers de culture et de reconnaissance en se déployant, au-delà du rapport discursif, dans ces deux mêmes médiations intelligentes du marché et de l'organisation. Mais ce sont là aussi précisément les deux facteurs de classe modernes, qui se combinent dans le rapport de classe moderne, qui les transforme en instruments d'exploitation, d'aliénation et de destruction. Et cela selon la logique d'abstraction, de richesse abstraite, qui est celle du capitalisme. La lutte de classe d’en bas est donc la lutte pour les valeurs d'usage opposée à la richesse abstraite, pour la vie bonne, pour la maîtrise démocratiquement concertée de tous ces dispositifs marchands et organisationnels.

Dans cette lutte, la classe fondamentale a toujours compris que son allié potentiel se trouvait dans ce pôle de la classe dominante qui prévaut non par son pouvoir de propriété, mais par son emprise de compétence. Pour le mouvement ouvrier, briser la classe dominante, c'était la briser en deux, briser la connivence entre ses deux pôles, celui de la propriété et celui de la compétence. Mais cela n'est possible que la condition que la classe fondamentale se montre capable d'exercer une hégémonie sur le pôle des cadres-et-compétents. Et c'est effectivement ce qui s'est produit, dans une certaine mesure, des années 30 aux années 70. Du moins dans le contexte des États-nations occidentaux. Jusqu’à ce que triomphe le néolibéralisme.

Un mot, donc, sur l'État-nation. Le capitalisme est apparu dans les Etats-cités médiévales italiennes. Il s'est développé en États-nations. Donc autour de la forme État. S'il ne peut en être autrement, c'est parce que le marché, à lui seul, n'est ni rationnel ni raisonnable. Il ne peut exister comme coordination générale de la production sociale que combiné à l’organisation. Donc en s’inscrivant dans cette figure à deux pôles, celui de l’interindividuel et celui du tous-ensemble. Et toujours selon ces deux faces, l'une économique et l'autre politique. Cette configuration moderne complexe n'a d'abord été possible que sur des espaces restreints. Et ces espaces − Etats-cités, Etats-nations − sont d'emblée en état de guerre les uns contre les autres, et en conquête des alentours. Dans une relation où prévaut toujours déjà l'impérialisme des plus puissants, qui vient redoubler l'asservissement de classe. La modernité, ce n'est donc pas seulement l'État-nation, l’Etat de classe, mais le système-monde colonisateur, exterminateur, qui surdétermine la structure de classe nationale.

C'est pourquoi, ceux qui se réclament aujourd'hui du marxisme doivent assumer une double mutation. Celle du néomarxisme, c'est-à-dire la théorie qui remet le marxisme sur ses deux pieds, puisque la classe dominante présente deux pôles, la propriété sur le marché, et la « compétence » sur l'organisation. Celle d'un altermarxisme, qui pense le monde dans son ensemble à partir du système-monde, c'est-à-dire de l'impérialisme. En réalité, à vrai dire, le néomarxisme et l'altermarxisme sont une seule et même chose. Mais cela demande quelque explication.

 

Le système monde, les tiers-mondistes des années soixante nous ont appris à le déchiffrer, et leur analyse se poursuit aujourd'hui sur le terrain des subaltern studies et du postcolonialisme. Il y a cependant du nouveau. Nous sommes en effet en train de passer de l'international au mondial. C'est-à-dire du système-monde à un État-monde, encore en gestation, mais déjà vivant et actif.

Pour très longtemps encore, la grille du système-monde impérialiste risque d'être absolument dominante. Mais le mouvement historique qui nous a fait passer de l'État-cité à l'État-nation, de dimension aujourd'hui continentale, ne peut s'arrêter là. Il s'agit en effet de l'évolution des « forces productives », c'est-à-dire des capacités cognitives et pratiques de l'espèce humaine, évolution qui élargit sans cesse l'échelle pertinente pour une production socialement organisée. C'est la raison pour laquelle émerge dans notre dos, une étaticité mondiale : un territoire qui est le monde, une population qui est l'humanité, une loi qui est celle du capitalisme. Ce sont bien des lois qui s’imposent, par exemple à travers l'OMC, selon un pouvoir mondial-étatique en dernière instance.

Il s'agit en tout cela de la montée subreptice d'une étaticité mondiale de classe. Et elle est pire que toutes celles du passé, parce qu'elle se trouve sous l'emprise d'une centralité qui est celle du système-monde impérialiste. Il ne peut y avoir de marché universel, englobant toute notre existence, sans qu’émerge un État-monde. Il n'y a que les libéraux-impérialistes pour prétendre que nous allons vers un « droit sans État ». En réalité, cet État-monde, ils le tiennent en otage, tout comme naguère les aristocraties tenaient en otages les nations naissantes. Car ils sont les mieux armés pour imposer leur loi, qui est celle du pur profit, et en donner l’interprétation asymétrique qui perpétue leur domination.

Les combats engagés dans le monde d'aujourd'hui concernent donc déjà un ordre mondial en même temps qu’international. Ils s’inscrivent dans une mondialité complètement aliénée, et pourtant déjà, dans ces conditions, potentiellement commune. Les luttes des peuples contre les impérialismes sont traversées par des intérêts et des périls communs à tous, − ceux de l'écologie, inséparables des dominations de sexe et de classe. Une nouvelle passion humaine s’éveille, qui est celle d’un peuple-monde.

Il reste que la forme État-nation, loin de régresser, constitue, et encore pour longtemps, le mode de coordination existentiellement le plus substantiel. Par où se déterminent les autres rapports sociaux à l'échelle du monde. Cela veut dire que la politique de la classe fondamentale, à l’échelle mondiale, est à comprendre à partir de l’objectif national.

La tendance de la classe dominante, c’est l’alternance entre son gouvernement à droite par les forces de la propriété, et son gouvernement à gauche par les forces de la « compétence ». Nous avons cherché à définir les termes qui brisent cette alternance : les termes d’une alliance de classe avec les cadres-et-compétents. En soulignant que cette alliance est un combat. Quand, dans cette alliance conflictuelle, c’est la classe fondamentale qui prévaut, alors on peut parler de Gauche en majuscule, et d’alternative.

Cela suppose que la classe fondamentale parvienne à faire son unité entre ses diverses fractions et composantes. Et cela implique une articulation entre la forme-parti et la forme-mouvement. Et que, dans cette relation, ce soit la concertation vivante, en mouvement, dans la conjoncture des luttes, qui l’emporte sur les dérives de l’organisation.

Voilà, très grossièrement évoqué, ce que nous tentons de théoriser, avec toute la patience du concept, dans les termes de « néomarxisme » et d’ « altermarxisme ».

 

Pour plus de détails:

http://perso.orange.fr/jacques.bidet/