Jacques BIDET

 

Au-delà de Marx : une altermondialisation

 

Intervention au colloque « Marx au XXIe siècle »

organisé par l'Université de Chicago à Paris, en février 2007

à paraître dans Cahiers Parisiens, Parisian Papers, N°4, 2008, University of Chicago

 


 

 

Résumé

On trouvera ici une brève introduction élémentaire à la « refondation du marxisme » que l’auteur a développée à travers plusieurs livres, dont le dernier est Altermarxisme, PUF 2007. Le marxisme classique aborde l’émancipation moderne comme un processus qui va de rapports marchands capitalistes à des relations organisés. En réalité, marché et organisation sont les deux facteurs modernes de classe. Trois concepts sont ici présentés : la structure de classe, au sein de chacun des États-nations, le système-monde, totalité économico-politique mondiale, organisée en centres et périphéries, l'État-monde, qui se profile à l'horizon de la modernité.

 

 

Depuis une vingtaine d'années, j'ai entrepris une « refondation du marxisme ». Je m'inscris dans une logique d'histoire des sciences. Il s'agit ici de « science sociale ». Le mot « science » ne renvoie pas ici à la certitude des conclusions, mais à un type particulier d’exigence dans la recherche du savoir. Viser à refonder le marxisme, signifie donc ici assumer l'ambition qui est celle du théoricien en général : montrer que la théorie qu’il critique est à comprendre comme une vision particulière des choses, dont la vérité relative n'est recevable que dans le cadre d'une théorie plus générale. Je me garderai de citer les célébrités scientifiques données en exemple par Gaston Bachelard. J'ai trop conscience de ma folle outrecuidance. C'est pourtant, très modestement, l’objectif que j’ai en vue dans l’ensemble de ma recherche.

Je me propose donc de montrer que la théorie de Marx ne marche que sur un pied, et que pour cette raison elle n'avance pas convenablement. Notamment au XXIe siècle. Ou plutôt, elle a bien deux pieds, mais mal articulés. Et c'est seulement à condition d’articuler correctement ces deux pieds (ou piliers) que l'on peut développer la théorie dont Marx est l'initiateur : la développer de façon réaliste et opératoire au plan de l’investigation politique, économique, sociologique et historique. Et au plan de la pratique. C'est à cette condition que l'on peut la mettre en rapport productif avec les autres éléments de la culture contemporaine.

Bref, l’objectif est de passer de la théorie particulière de Marx à une théorie vraiment générale de la modernité. Il s'agit évidemment d'une entreprise vaste et risquée. Je l’ai argumentée dans plusieurs ouvrages, sous diverses faces. Et il s’agit naturellement toujours d’un work in progress. Je vais pourtant tenter d’en présenter l'idée générale. Du moins d’introduire au sujet.

Il serait nécessaire d’exposer trois concepts, c'est-à-dire trois formes sociales réelles. La structure de classe, telle qu'elle se présente dans chacun des États-nations. Le système-monde, qui forme la totalité économico-politique mondiale, organisée en centres et périphéries. L'État-monde, qui se profile nécessairement à l'horizon de la modernité, en rapport dialectique avec cette totalité. Je ne puis, dans l’espace de cet article, présenter que le premier concept, qui est préalable aux deux autres.

 

Le « grand récit » marxien

La structure de classe au sein de l’État-nation moderne est l’objet du Capital. Une société moderne, ce n'est pas seulement un ensemble de personnes reliées par des rapports marchands. De tels rapports n'existent que dans un ordre de droit, que définit l'État moderne. Mais cet ordre de droit n'est effectif que par la médiation de rapports de classe dans lesquels la liberté, égalité et la rationalité qu'il déclare se trouvent transformées en leurs contraires.

Marx commence néanmoins son analyse comme un bon libéral. Le premier chapitre du Capital est une analytique du marché en tant qu'il constitue la matrice générale du monde moderne. Nous travaillons tous les uns pour les autres en échangeant à travers le marché les produits de notre travail. En cela nous nous reconnaissons comme libres, égaux, et rationnels.

Mais, poursuit Marx, s'il en est ainsi, la force de travail salariée, échangée contre un salaire, devient elle-même une marchandise. Et c'est à partir de là que les rapports entre les personnes se doublent de rapports de classe. D'un côté, ceux qui vendent leurs forces de travail. De l'autre, ceux qui les achètent pour leur faire produire une valeur supérieure à leur salaire.

Marx souligne qu'une telle structure sociale présente une tendance historique déterminée. Car elle ne définit pas seulement un rapport entre deux classes, mais aussi un rapport concurrentiel au sein de chaque classe. Les rapports de classe sont à comprendre comme des rapports entre individus, au sein de chaque classe et entre classes. En l’occurrrence, la concurrence entre capitalistes conduit au triomphe des plus performants et à la concentration progressive en grandes entreprises, qui ouvre la voie à un mode de production supérieur, coordonné non plus par le marché, mais par l'autre mode alternatif de coordination, qui émerge dans l'entreprise. Et qu'il faut désigner conceptuellement sous le nom d' « organisation ». Le marché est, aux yeux de Marx, un système productif rationnel, mais chaotique et contradictoire, qui ne représente qu'une phase transitoire de l'histoire moderne. Le socialisme, ce sera l'organisation démocratiquement concertée entre les travailleurs, détenteurs en commun des moyens de production, et de ce fait capables de déterminer ensemble discursivement des valeurs, des fins légitimes et des moyens efficaces.

Voilà en quelques mots la substance du « grand récit » marxien, porteur de la grande utopie du XXe siècle.

On peut évidemment montrer de multiples façons que cette utopie a joué dans l'histoire un rôle positif. Mais ce n'est pas mon sujet. Ce qui n'intéresse, c'est d'analyser le paradigme. Le coup de génie de Marx est de faire apparaître que la structure moderne de domination n'est pas fondée sur l'idée qu'il existerait de différence de nature entre les hommes, appelant des distinctions de statut. Elle est fondée sur le « préjugé de l'égalité », en fonction duquel chacun considère autrui comme libre et rationnel. Marx montre que c'est bien cela qui se donne dans un rapport marchand, lequel présente une perfection qui relève tout à la fois de l’entendement (Verstand) économique , et de la raison (Vernunft) au sens de légitimité juridico-politique : soit, au sens classique, du rationnel et du raisonnable. Un tel ordre implique un Etat de droit, proclamant liberté et égalité. La domination, l'exploitation moderne sont donc à comprendre comme l'instrumentalisation de cette forme rationnelle-raisonnable. Dans la terminologie que je propose, Marx établit que la structure moderne de classe présuppose une telle « métastructure » rationnelle-raisonnable, qu’elle retourne en son contraire (illiberté, inégalité, irrationalité).

La critique marxienne de l'économie politique, qui est en même temps une critique de la forme moderne de société, est une critique de la raison marchande. Elle est tournée vers son dépassement, puisque le mécanisme marchand, qui nous domine tous, finira censément par s'inverser en un dispositif organisationnel planifié que nous pourrons maîtriser ensemble démocratiquement. Le socialisme est inscrit d’avance dans l'histoire comme le terme vers lequel tend le capitalisme.

 

L’erreur de Marx

On me rétorquera sans doute que la conceptualité de Marx est infiniment plus riche que cela, et qu’il est un peu affligeant de voir un supposé marxiste caricaturer si grossièrement son maître.

Je tiens pourtant que c'est ainsi qu'il faut prendre le problème. Car Marx n'est pas seulement un philosophe qui spécule. C'est un homme de science sociale qui propose une théorie de la forme moderne de société. De telles théories sont fort peu nombreuses. Et celle de Marx est sans doute la plus puissante. Or elle comporte une erreur que l'histoire a manifestée. Et le problème est de savoir en quoi consiste précisément l'erreur. Il me semble que les marxistes ont à ce jour failli à cette tâche.

J'avance pour ma part que cette erreur est lisible dans le commencement. En effet, la critique du marché présentée par Marx au début du Capital consiste à montrer que, si l'on accepte la logique de la production marchande comme répondant à une loi naturelle, si l'on se représente qu'il y a une loi naturelle de l'économie qui est la loi du marché, on s'abandonne à un ordre transcendant. La critique est ainsi bien engagée. Mais elle ne se trouve pas développée dialectiquement. À ce point de son exposé, Marx se borne, en effet, à anticiper une alternative : un autre monde est possible, celui de la production planifiée, concertée entre les membres de la communauté, propriétaires en commun des moyens de production. Et la suite de l'ouvrage est consacrée à montrer que le capitalisme tend effectivement, à travers la concentration industrielle, qui prépare aussi une classe ouvrière instruite, et organisée par le procès même de production, à opérer cette mutation historique.

En quoi, me dira-t-on, y a-t-il là une erreur ?

L'erreur est dans l’insuffisance théorique du commencement. Les modernes, pour autant qu'ils se reconnaissent libres et égaux et rationnels, ne peuvent en effet se définir comme des êtres dont la raison serait abandonnée à la forme marchande. Ils ne se reconnaissent comme libres et égaux et rationnels que pour autant qu'ils affirment ensemble ne reconnaître comme règles communes que celles dont ils sont conjointement les auteurs. C’est cela le « rationnel-raisonnable ». C’est bien en un sens ce que dit Marx. Mais ce rationnel-raisonnable, qui se retourne en rapport de classe, ce n'est pas simplement l'entendement marchand, doublé de la contractualité interindividuelle moderne. Ce n'est pas seulement la liberté des modernes, celle de l'homo economicus . Ce qui est rationnel et raisonnable, ce qui est retourné en son contraire dans les rapports de classe, c'est une figure plus complexe, qui présente à la fois deux « pôles » et deux « faces ».

Ces deux faces, celle entendement et celle de la raison, Marx les a parfaitement discernées. Et c'est en cela qu'il a fondé l'économie politique. C'est-à-dire un discours qui, à partir de l’ensemble catégorial premier qui définit la « valeur », est tout à la fois intégralement économique et intégralement politique. Marx, cependant, n'a pas compris que chacune de ces deux « faces » n'existe effectivement comme telle, respectivement comme rationnelle et comme raisonnable, que par la relation entre ses deux « pôles » : celui de l'interindividualité et celui de la totalité sociale.

 

Les deux pôles et les deux faces

Considérons d’abord la face de l'entendement économique. Ce qui est rationnel, ce n'est pas le marché. Cela est un thème de l'économie contemporaine : le marché à lui seul ne présente qu'une « rationalité limitée ». Il en va de même de l'organisation. Et l'expérience soviétique, qui a, en conformité avec une orientation que l'on trouve chez Marx, supprimé le marché, a tout autant manifesté la rationalité très limitée du tout planifié. Il est évidemment banal d’énoncer que ce qui est rationnel, c'est nécessairement une certaine co-imbrication de marché et de l'organisation. Mais cette banalité n'est que la porte d'entrée dans un monde immensément problématique.

Considérons maintenant la face de la raison politique. Elle ne se légitime elle-même que du fait de la co-implication entre la contractualité interindividuelle et la contractualité centrale. Soit entre la liberté dite des Modernes et la liberté dite des Anciens. Telle est la figure bipolaire qui définit la porte d'entrée par laquelle on accède à l'ensemble des problèmes de la philosophie politique moderne.

Voilà la véritable commencement nécessaire de l'exposé de la forme moderne de société. Et notamment parce que c'est à ce commencement qu'il faut toujours revenir. Si le monde était un village, le discours immédiat partagé suffirait à ordonner notre vie sociale commune. Mais le monde est infiniment complexe. Il faut, dit Marx, des « médiations ». Et, ajoute-t-il, il y a deux médiations : le marché et l'organisation. Cela n'est pas là une découverte de Habermas, ni de Parsons. C'est une découverte de Marx. Voir Grundrisse, I, 28.

Son erreur, cependant, est d’avoir placé, comme en miroir, le marché au commencement et l'organisation la fin. Son discours, en effet, malgré ses dénégations, présente de ce fait une forme téléologique. Marx commence certes par un exposé logique, qui décrit la logique de la médiation marchande et son déploiement en capitalisme. Mais il le prolonge en un récit qui, suivant le fil des tendances historiques supposées de celui-ci, aboutit à l'autre médiation, à l'organisation supposée concertée sous la forme du communisme. Le défaut n'est pas que l'on passe ainsi de l'exposé structurel à l'analyse des tendances de cette structure. Cette démarche est légitime. Ce qui ne l’est pas, c'est la représentation « unipolaire » que Marx donne la structure : l’idée que le capitalisme serait fondé spécifiquement sur la médiation marchande, et conduirait tendanciellement à la médiation organisationnelle. Tel est le ressort du « grand récit ».

En réalité, Marx a raison quand il avance que la structure moderne de classe se comprend à partir de la métastructure. Mais celle-ci est à reconsidérer. La condition de l'homme moderne est d'être inscrit dans des relations rationnelles et raisonnables. Mais celles-ci ne sont telles que dans la bipolarité critique, marché /organisation, dans laquelle elles se constituent. S’il en est ainsi, le mouvement de l'histoire moderne ne peut pas consister dans cette marche qui conduirait d’un pôle à l’autre, du marché à l’organisation concertée.

Les conséquences de cette refondation métastructurelle du discours marxien − sur une base élargie à deux pôles (qui ont deux faces) −  sont immenses. Et plusieurs livres, abordant les questions d'ordre philosophique, économique, sociologique, juridique, historique, culturel, sont assurément nécessaires pour les développer.

 

De la métastructure à la structure de classe

Du fait de cette configuration métastructurelle, la classe dominante dans la forme capitaliste de société présente nécessairement deux pôles, qui sont tout à la fois fonctionnellement complémentaires et dans une relation antagonique. La logique marchande commande le pôle de la propriété. La logique organisationnelle commande l’autre pôle, celui de la « compétence ». D'un côté les actionnaires, de l'autre les managers. Marx a montré dans Le Capital comment se reproduisait le rapport de propriété capitaliste, à l'intérieur du procès même de production. Bourdieu a esquissé les principes de la reproduction du rapport de compétence. La compétence est ici à prendre tout à la fois comme un dispositif objectif selon lequel chaque niveau l'organisation implique une autorité compétente, une compétence au sens juridico-administratif du terme, et comme la qualité subjective, largement arbitraire, des personnels auxquelles ces compétences sont attribuées.

Marché et organisation sont bien des termes épistémologiquement analogues, au sens où ils constituent les deux médiations rationnelles-raisonnables, et donc aussi les deux « facteurs de classe », constituant dans leur interrelation le « rapport de classe ». Mais ils sont différents du point de vue social et politique. La médiation marchande s'exerce en quelque sorte hors discours. La médiation organisationnelle, qui détermine les moyens et des fins, est par nature tendanciellement publique, expressément discursive.

L'autre classe, que le discours misérabiliste du marxisme classique désigne trop unilatéralement comme la classe exploitée, mérite en réalité le nom de « classe fondamentale ». Elle rassemble tous ceux qui se constituent socialement et produisent à travers des processus marchands et organisationnels co-imbriqués, dans lesquels ils subissent effectivement exploitation et domination. Ils se répartissent en plusieurs fractions selon que leur place dans le procès de production, de domination et d'exploitation passe davantage par le marché (comme c'est le cas des paysans et autres indépendants), davantage par l'organisation (comme c'est le cas des salariés des institutions publiques), ou par une conjonction plus complète de l'un de l'autre (comme c'est le cas des salariés du privé).

À quoi il faut ajouter que ce que l'on désigne comme « l'exclusion » ou la « pauvreté » moderne se rattache expressément au fait que le propre de ces médiations, tant le marché que l'organisation, est de présenter un extérieur. Et cela au moment même où l'espace est totalement approprié par le capitalisme, de telle sorte qu’il ne reste aucun extérieur disponible pour une vie excédentaire. Il s’agit là d’une pauvreté moderne, « capitaliste ».

La lutte de classes se déroule autour du rapport d'exploitation. C'est là ce qu'on peut appeler la « première contradiction » du capitalisme. L'exploité est celui qui travaille plus longtemps que le temps de travail impliqué dans la production des biens qu'il consomme. Tel est le « rapport capital/travail ». L'exploitation proprement capitaliste se réalise par l'imbrication des facteurs du marché et de l'organisation.

Le rapport de classe capitaliste comporte une « seconde contradiction », qu’il faut désigner sous le terme d' « abstraction ». La leçon de Marx est que le capitalisme n’est pas une « économie de marché. La logique du capital, en effet, n'est pas la logique de marché définie au premier chapitre du Capital. Plus précisément, elle n'est pas orientée vers les valeurs d'usage et leur échange. Mais vers la maximisation du profit, quelles qu'en soient les conséquences sur la population, la nature, et les cultures. La lutte de classe des salariés a donc toujours porté autour de ce qu'il faut produire, de comment produire, c'est-à-dire comment vivre ensemble. La seconde contradiction concerne donc le « rapport capital/population ». Il y a en ce sens − et l’on retrouve ici un thème développé par Toni Negri et Michael Hardt − place pour un concept de « multitude ». En ce sens, la lutte de classe a toujours concerné la vie quotidienne, la santé, l’éducation, la culture, la langue, l'espace urbain, le droit, etc. C'est-à-dire la question de l'État. Lutte concrète pour les valeurs d’usage, valeurs de vie, contre la logique de la richesse abstraite, qui est celle de l’accumulation du pouvoir. Cette seconde contradiction, que l’Ecole de Francfort a contribué de diverses façons à déchiffrer, dépasse le rapport capital/travail. Elle concerne l’humanité dans son ensemble.

Le propre de la lutte moderne de classe est la référence métastructurelle. L'homme moderne n'est jamais dominé, exploité, que dans une relation dans laquelle il lui est constamment rappelé qu'il est libre, égal et rationnel. Le capitalisme produit ainsi structurellement son insurgé.

Cela, cependant, sur le mode « amphibologique ». Le « différend » n’est pas « postmoderne » : il est métastructurel. Il réside dans cette amphibologie, dans la teneur amphibologique du même énoncé : « nous sommes libres, égaux et rationnels ». Ceux d'en haut déclarent que la liberté et l’égalité sont effectivement réalisées, constituant la base effective de la société. Ceux d'en bas déclarent qu’ils doivent être. En cela, la métastructure diffère des idéologies prémodernes, qui présupposent une inégalité et la justifient, il s’agit ici d’une prétention commune, que les adversaires de classe ont contradictoirement « en partage ».

 

La lutte de classe et l’Etat

L'État moderne, en tant qu’« État de droit », n'est rien d'autre que l'État métastructurel, l'État tel qu'il se déclare. L'État structurel est à comprendre tout à la fois comme l’instrument de domination de la classe dominante, et comme effectivité de la classe fondamentale. Ce n'est pas par hasard s’il y a eu trois théories marxistes de l'État. L'État comme appareil entre les mains de la classe dominante, ce qui se vérifie dans la mesure où c'est le pôle de la propriété qui domine. Il rend alors la loi et le droit conformes à ses intérêts. L'État comme appareil autonome dominant au-dessus des classes, et développant ses propres intérêts, ce qui se vérifie dans la mesure c'est le pôle de l'organisation- compétence qui domine. L'État comme instance où se joue le rapport de forces entre les classes, selon le concept de Gramsci, ce qui se vérifie à la mesure de la puissance de la classe fondamentale. En réalité, ces trois approches sont complémentaires, définissant un champ de possibles à partir desquels on peut analyser tant les variations épocales que les alternances de surface dans le cours historique du capitalisme.

La question de l'hégémonie, au sens de Gramsci, l’affrontement autour de la prétention à se diriger selon des normes de droit et d'éthique acceptables par tous, se comprend donc nécessairement non pas simplement en référence à l’affrontement entre deux classes, dont l’une domine l’autre, mais comme un jeu à trois termes. Une société moderne présente en effet trois pôles d'hégémonie : le pôle de la propriété, qui présente l'ordre marchand comme naturel rationnel, le pôle de l'organisation, qui met en avant la nécessité de prévoir, d'organiser, de réglementer, voire de planifier − et le propre de chacune de ces hégémonies est évidemment de chercher à hégémoniser l'autre pôle, à l'intégrer dans sa logique propre −, le pôle de la classe fondamentale. Celle-ci est constamment refoulée de la mémoire. On attribue en général aux dominants les grandes innovations sociales : le suffrage universel, qui est pourtant une invention des masses, la peinture classique, qui est le fait d'humbles artisans, comme le travail scientifique est aujourd’hui le fait de chercheurs ordinaires au sein de dispositifs organisés. Simple remarque sur un vaste sujet.

Les deux hégémonies dominantes ne se valent pas. Pour des raisons évidentes, la classe fondamentale a toujours choisi l'alliance avec le pôle des compétents. C'est ce qu'on a appelé le « mouvement ouvrier », qui a toujours en réalité rassemblé des masses d'ouvriers, de fonctionnaires, et des « cadres et compétents » de tous ordres.

La thèse que je défends est que le marxisme classique, qui définit « l’organisation concertée » comme l’objectif ultime de la transformation sociale, est pour une large part le discours ambigu de cette alliance entre la classe fondamentale et les compétents. Les révolutions du XVIIIe du XIXe siècle ont été des mouvements de masse sous l'égide d'une bourgeoisie encore assez indifférenciée. Les révolutions du XXe siècle se sont déroulées sous l'égide des compétents, notamment à travers le marxisme. Elles ont commencé par chasser la propriété. Elles ont mis en place un autre système de classe, sous le schème de l'organisation. Étant fondée sur cette base unipolaire, manquant de la bipolarité essentielle à la forme moderne de société, ces expériences ne pouvaient qu'échouer, faute de rationalité et de légitimité. C'est-à-dire du fait de leur contradiction interne. Ces expériences sont potentiellement révolues. Et d'une certaine façon, toutes les sociétés tendent aujourd'hui à se ressembler

Tel est le premier concept à établir, celui de la forme moderne de société en tant qu’elle est structurée par le rapport de classe au sein de l’Etat-nation. Marx en a fourni une première élaboration. Mais sous une forme unilatérale, partielle. On a vu en quel sens une théorie générale est à reconstruire : sur la base du marché et de l’organisation, pris comme médiations sociales rationnelles-raisonnables, retournés en facteurs de classe, co-imbriqués dans le rapport moderne de classe.

 

Le monde comme totalité, aujourd’hui

En réalité, une théorie « complète » de la modernité implique deux autres concepts, d’une semblable complexité.

D’une part, le « système-monde ». L’idée est, en toute première approximation, en comprendre au sens des tiers-mondistes et de l’école de Wallerstein. Mais elle se trouve modifiée par l’analyse métastructurelle, qui en révèle plus radicalement la barbarie essentielle. Il apparaît alors que la modernité, ce n’est pas « l’Etat-nation », avec toute la métaphysique politique qui lui appartient : ce n’est pas simplement la « structure » (de classe), mais aussi, corrélativement, le « système », impérialiste et colonial, toujours aussi vivant. C’est l’unité indissoluble des deux.

Le troisième concept, celui d’ « Etat-monde », clôt la théorie, montrant dans quelles conditions l’Etat-nation moderne, qui est né au Moyen-Age dans l’Etat-cité, la « commune » nord-italienne, s’est développé dans ses formes classiques, et dont la dimension devient aujourd’hui celle du continent, s’impose nécessairement comme une forme logique dont la dimension ultime est nécessairement celle de la planète. Ultimodernité, où l’on voit ces deux figures, système-monde et Etat-monde, se déchirer en connivence perverse.

On comprend ainsi pourquoi, si l’on veut déchiffrer le monde d’aujourd’hui, il convient de commencer par le commencement : par la structure de classe au sein de l’Etat-nation. Pourquoi il faut partir du Capital. Et pourquoi il faut cependant refonder la théorie de Marx sur une base plus large, plus réaliste, plus dialectique et plus opératoire.

 

Bibliographie

Une bibliographie sommaire de la « théorie métastructurelle », à laquelle cet article se propose d’introduire, comporte notamment cinq ouvrages de l’auteur de cet article.

Exploring Marx’s Capital, Brill, Netherlands, 2007, traduction de Que faire du Capital ?, PUF, Paris, 2000, 1° édition 1985.

A Critical Companion to Contemporary Marxism, Brill, 2007, traduction de Dictionnaire Marx Contemporain, PUF, Paris, 2001, en collaboration avec Sebastian Budgen, Stathis Kouvelakis (eds).

Théorie générale, Théorie du droit, de l’économie et de la politique, PUF, 1999.

Explication et reconstruction du Capital, PUF, 2004.

Altermarxisme, un autre marxisme pour un autre monde, PUF, 2007, en collaboration avec Gérard Duménil.

On peut lire en langue anglaise :

« Foucault and Liberalism: Rationality, Revolution, Resistance », in Critical Horizons: A Journal of Philosophy and Social Theory 8 (1), August 2007, 78–95, c Acumen Publishing Ltd. 2007"A

« Explanation and reconstruction of Marx’s Capital », in Rethinking Marxism, July 2007.

« The Rule of Imperialism and the Global-State in Gestation », Translated by Jon Solomon, in Traces, N° 4, 2006, Hong Kong University.

"The Dialectician's Interpretation of Capital", On Christopher Arthur, The New Dialectic and Marx’s Capital », in Historical Materialism, 2005, vol 13, 2, Brill.

"Metastructural Reinterpretation of the Rawlsian Theory", in Audard C. (ed.), Consensus  and Democracy, Basil Blackwell, 1995.

Autres textes sur le site : http://perso.orange.fr/jacques.bidet/