Jacques Bidet

La structure de classe de la société capitaliste

Paru dans la Revue Mouvements, mars 2003


  Dans le numéro de Mouvements paru en novembre-décembre 2002, j'ai proposé une théorie des partis politiques : j'y avance que la question des partis doit être posée à partir de celle des classes. Je voudrais ici évoquer ce qui fonde cette conception, en réactualisant le concept de classe sociale. Les classes passent pour avoir disparu. En réalité, c’est l’idée de classe qui est difficile à saisir. Car elle désigne quelque chose qui se cache. Si les classes ne sont pas aisément perceptibles, c’est parce qu’elles ne s’analysent en dernière instance ni comme des strates (de revenu, patrimoine, scolarisation…), ni comme des groupes sociaux. Elles renvoient, dans la langue de Marx, aux relations dynamiques entre les « rapports de production » (propriété-contrôle des moyens de produire, – gouvernant tout à la fois la définition, la réalisation, la répartition et l’usage des produits, biens et services) et les « forces productives ». Je voudrais montrer qu’en ce sens elles constituent bien l’armature profonde de notre société [1].

 

Une approche parmi d'autres, également nécessaires

L’intelligence du moin­dre phénomène social requiert évidemment bien d’autres ressources théoriques que celles qui nous viennent de Marx. Et l’analyse « marxiste » requiert bien d’autres catégorisations que celle de classe, et qui interfèrent constamment avec elle : à commencer par celle de « rapports sociaux de sexe », et celle du « système du monde » (centre et périphérie : migrations, etc.). J’exposerai ici la structure de classes propre à la forme capitaliste de société dans sa configuration la plus générale : autre chose serait étudier les caractéristiques de la phase actuelle (segmentation duale du salariat, flexibilité, etc.). Ce type de recherche épistémologique ne saurait évidemment remplacer les travaux des sociologues, des historiens et des économistes. Il y trouve naturellement son grain quotidien [2].

Je me bornerai à évoquer brièvement l’approche de Gérard Duménil et de Dominique Lévy, la plus importante peut-être, dans son domaine, pour le renouveau actuel du marxisme[3]. Ils énoncent une forte hypothèse : au début du XX° siècle, le développement des forces productives, qui a progressivement conduit à la grande entreprise, a entraîné la séparation de la propriété et de la gestion, et fait émerger, entre les propriétaires et les prolétaires, deux « classes intermédiaires », celle des « cadres » et celle des « employés ». Le capital coordonne par « le marché », ex post, l’encadrement par « l’organisation », ex ante. Cette approche autorise une impressionnante périodisation qui montre comment la finance a pu dominer jusqu’en 1929, contrebalancée à partir de là par le pouvoir montant de la nouvelle classe, jusqu’aux années 70 où elle reprend le dessus, mais dans des termes qui annoncent un nouveau retournement à l’horizon. Aujourd’hui, selon ces auteurs, co-habitent deux classes dominantes au sein d’un système « capito-cadriste ». Mais déjà, avec ce pouvoir cadriste, qui s’exerce ex ante, se profilent des rapports sociaux post-capitalistes.

J’en reste, pour ma part, à la thèse classique d’une seule classe dominante. Et je retiens ce couple propriété / encadrement comme significatif non de deux classes, mais des deux « pôles » du même rapport de classe, qui repose effectivement sur ces deux facteurs de classe co-imbriqués : le marché et l’organisation. Quant à la classe exploitée-dominée, elle aussi unique, elle se décompose en fractions socialement significatives, selon précisément la forme plus ou moins marchande ou organisationnelle de son rapport à l’autre classe.

Cette analyse s’appuie sur une considération plus générale qui ne peut être développée ici. C’est celle par laquelle Marx commence son exposé dans Le Capital : avant d’en venir à la structure de classe fondée sur l’exploitation capitaliste, il développe le présupposé (plus « abstrait », dit-il) de celle-ci, qui est le rapport marchand, en tant que pourtant il est généré (posé) par le capital. Je concilie ici Marx et Weber (et Lukacs) en avançant que le présupposé « organisationnel bureau­cra­tique » est de même rang théoriquement premier que le présupposé « marchand ». Et que c’est ce couple, dans sa teneur à la fois rationnelle économique (marché versus organisation) et juridico-politique (contrat interindividuel versus contrat social), qui constitue dans son ensemble le présupposé – mais non le fondement ! – de la forme moderne de société, tout à la fois déclaration nécessaire du libre droit rationnel et dénégation de la réalité de l’exploitation, de l’universalité de la do­min­ation. Ce n’est que par la co-existence antagonique de ces deux « pôles » que le rapport moderne de classe se définit, ainsi que le dit Weber, comme l’exploitation rationnelle de l’homme formelle­ment libre. J’appelle « métastructure » ce moment « abstrait » (méta), ce pré­sup­posé que seule « pose » la structure : car ce n’est que dans le capita­lisme que l’on déclare, par dénégation requise, libres, égaux et rationnels ceux que l’on exploite et domine. Comme le souligne Marx, la structure moderne de classe ne se comprend que comme le renversement de ce présupposé proclamé. Je laisserai ici de côté cette question méta, naturellement essentielle pour l’intelligence des luttes de classe, de « l’esprit du capitalisme » et du monde moderne dans son ensemble, – et qui ressurgit nécessairement in fine. Et je centre l’analyse sur la structure de classe elle-même au sens étroit du terme[4].

 

La classe exploitée se distribue en trois fractions

L’exploitation-domination est, par définition, constitutive de toute société de classe. Pour ce qui est du capitalisme, Marx en a fourni un modèle simple et rigoureux, construit sur le cas des salariés de la firme. Mais ce modèle est transposable à l’ensemble de notre société, pour autant du moins que les travailleurs n’y vivraient que de « marchandises », ce qui, comme je l’indique en note, n’est pas le cas. Il consiste à rapporter les revenus du tra­vailleur à deux temps distincts : d’une part, au temps de travail socialement nécessaire à produire les biens de subsistance que ces revenus lui permettent d’acheter, et d’autre part au temps de travail, plus long, qu’il doit effectuer pour être en mesure d’obtenir ces biens de subsistance. Ce modèle permet de distinguer entre un temps de travail qui reçoit sa contrepartie dans le produit du même temps de travail, et un « surtravail ». Et il permet de relier entre eux les divers procès de l’exploitation capitaliste, qu’ils soient situés dans des rapports mar­chands ou non, salariés ou non. Il s’applique au travail hors-marché, celui du fonctionnaire, par exemple (dont le produit ne s’analyse pas en termes marxiens de « valeur », ni donc de plus-value, mais auquel convient la distinction entre payé et non payé) : est payée la seule fraction du travail qui équivaut à celle qui est nécessaire pour la production des biens qu’on peut acheter avec le salaire. Et de même en va-t-il pour le travail non-salarié de ceux (agriculteurs, commerçant, artisans), qui, travaillant pour le marché, doivent, pour obtenir leur biens de subsistance, travailler plus longtemps que le temps socialement nécessaire à la production de ceux-ci.

Tous exploités, mais différemment. Il en résulte, en effet, très grossièrement (il faudrait encore situer d’autres cas de figure : travail domestique, etc.), trois « fractions » : indépendants, salariés du capital et salariés du public. Ces fractions ne représentent ni des strates, ni des groupes, car elles se constituent au travers de clivages significatifs non seulement en termes de revenus et d’identité, mais plus fondamentalement en termes de mode d’emprise et de contrôle sur les procès de production, sur les formes et titres de pouvoir qui s’y affirment, sur l’usage privé ou social des résultats de la production. Autre chose, au regard des libertés et contraintes qui s’y attachent, au regard des dynamiques sociales et des perspectives et vécus individuels, est « vendre sa force de travail » au privé sur le marché, autre chose vivre de la vente de ses marchandises, autre chose accéder à la fonction publique. Chacune de ces positions est cependant pénétrée à des degrés divers de la dialectique entre rapports marchands et organisationnels, – ces deux « facteurs de classe »  (qui sont en même temps, et tout le problème est là, les formes rationnelles générales de la coordination sociale). L’agriculture parcellaire, marchande, est prise dans le filet serré des contraintes organisationnelles du territoire et ses prix sont souvent notoirement « administrés ». L’administration publique est assurée par des salariés, qui, pour une part du moins, échappent à certains aléas du marché du travail, mais non à ceux du marché tout court, vivant eux-mêmes de marchandises (dont le prix est une variable de leur taux d’exploitation). Quant aux ouvriers et employés, un trait essentiel de leur condition tient à ce qu’ils se situent toujours à la fois dans une pyramide hiérarchique et sur le marché. Ce qu’on nomme aujourd’hui les « exclusions » concentrent sous forme paroxystique ce double mécanisme imbriqué de classe.

Il existe entre ces trois fractions une certaine porosité, ainsi qu’une certaine communauté de destin, par quoi elles forment une seule classe. Les personnes issues de ces diverses fractions se trouvent, face à leur avenir professionnel, de plus en plus, formellement du moins, devant l’alternative du « choix » de l’une d’entre elles : choix entre le public ou le privé, ou encore une activité indépendante. Ces choix sont certes gouvernés par diverses contraintes sociales, concernant la transmission de savoirs, de relations, de propriétés qui se présentent en proportions spécifiquement inégales selon les fractions (et d’autres facteurs de « choix » sont évidemment à considérer, notamment la division sexuelle ou « ethnique » du travail, les opportunités locales, etc.). Mais le fait qu’ils soient de plus en plus vécus comme choix reflète la réelle variété des destins ouverts à l’intérieur des limites de cette classe, liée à la moindre différenciation entre les réquisits matériels et cognitifs des tâches incombant à ces diverses fractions, qui se traduit en moindre distance culturelle et sociale entre elles. L’unité de classe entre ces fractions tient à ce qu’elles sont l’objet commun de l’exploitation capitaliste. Toute montée en puissance de la classe capitaliste risque donc d’entraîner pour chacune d’elles diverses formes de régression sociale. Et inversement les coups portés à sa suprématie, parce qu’ils ne peuvent résulter que de l’union entre elles, sont de nature à marquer une avancée générale.

Les contrastes entre elles, et donc les divisions potentielles, ne sont pas moins frappantes. Et elles s’analysent en termes historico-structurels, tenant à la fois à la « genèse » du capitalisme à partir de situations précapitalistes, notamment du côté des indépendants, et au développement des « tendances » de sa structure, en « reproduction élargie ». Au sein de chacune d’entre elles, règne en définitive une grande inégalité, de propriété, surtout chez les indépendants, de compétence, surtout dans les deux autres fractions, qui comportent des « couches » hiérarchiquement (organisationnellement) différenciées (agents techniques, techniciens, ingénieurs, cadres supérieurs). Ainsi émerge, à travers les « affinités électives » qui relient entre certains éléments des deux classes, un facteur de division rémanent entre les diverses fractions de la classe exploitée.

 

La classe dominante s'articule en deux pôles

L’exploitation capitaliste repose sur les deux médiations, le marché et l’organisation, qui ne sont pas seulement des « media » entre les individus, comme le veut Habermas, mais, en même temps que les formes primaires de notre coordination rationnelle sociale, les facteurs modernes de classe. C’est pourquoi la classe dominante présente deux pôles, l’un lié à la « propriété », l’autre à la « compétence ». De la première, la propriété capitaliste, Marx a dit l’essentiel. Je parlerai donc surtout de la seconde, en cherchant à élever l’analyse au même niveau, à montrer qu’elles sont des facteurs de classe de même type, – jusqu’au point cependant où l’on peut apercevoir qu’au regard du dépassement des classes ces deux médiations sociales ne sont pas équivalentes.

C’est de l’organisation qu’il faut partir pour définir la « compétence », ou « qualification », qui désigne, selon une thématique  développée de Weber à E. O. Wright ou Bourdieu, le « titre social » plus ou moins formellement requis pour occuper une position dans le procès de travail en tant qu’il est socialement organisé. Un tel titre présuppose assurément, quoique fort inégalement, certaines compétences au sens ordinaire du terme (connaissances, savoir-faire). Mais Bourdieu a souligné l’immense part de « l’arbitraire », la fonction de « distinction ». Il ajoute que ces compétences ne confèrent en effet au titre une « valeur » déterminée que du fait de leur acquisition dans une instance sociale elle-même formellement organisée (fut-elle secrètement corrompue par les rapports marchands), et organisationnellement légitimée à conférer une compétence. L’école, qui en est, on le sait, le paradigme, assure la mise en compétition des individus (alternative à leur mise en concurrence sur un marché) et la sanction d’une autorité organisationnelle, rattachée, médiatement au moins, à celle de l’Etat de classe. Lequel est semblablement impliqué dans le marché, dont les titres n’auraient aucune valeur sans sa sanction. Bref, l'organisation est un facteur de classe en ce qu’elle donne lieu à un rapport de « compétence », qui, analogue en cela à la « propriété » des moyens de production, assure à ceux qui en sont dotés une emprise structurelle sur le procès social de production, au sens le plus large qui inclut toutes les valeurs d’usage auxquelles la société consacre son travail.

« Compétence » et « propriété » possèdent la capacité sociale de se reproduire. Cette reproduction n’est cependant pas à comprendre comme celle de « dotations » individuelles. Les détenteurs de propriété et de compétence poursuivent certes des « stratégies de reproduction », éducatives, matrimoniales, relationnelles : ils s’efforcent d’assurer à ceux qu’ils reconnaissent comme leur descendance – substituts à leur éternité – des positions semblables à la leur. Mais la reconduction du clivage de classe ne peut être compris comme le fruit de ces stratégies, même si celles-ci participent à la constitution structurelle elle-même, se cumulant en motifs et instruments de la politique des groupes dominants. Elle relève d’abord du procès de production social lui-même, qui, en même temps qu’il est production de choses (biens ou services), est aussi reconduction au jour le jour des individus dans la position sociale, dans leur rapport de classe entre eux, rapport aux choses. C’est l’exercice même des fonctions hiérarchiques, à quelque niveau que ce soit de la vie sociale, qui réactive constamment (et en cela reproduit proprement) le clivage entre ceux d’en haut, que chacune de leurs actions re-qualifie, dans l’emprise qu’ils ont sur elle, et ceux d’en bas, qui se trouvent d’autant remis à leur place. Il affirme et assure non seulement le pouvoir hiérarchique d’individus sur d’autres, mais l’institution hiérarchique elle-même, d’où l’individu tient son pouvoir, – et en dehors de laquelle le roi est nu. Le dispositif éducatif et scolaire n’est pas le terme premier de la chaîne explicative, mais un élément du système de la compétence. La lutte des classes est inscrite dans le procès de production, comme le fait même de la reproduction de leurs rapports.

Marché et organisation constituent deux facteurs de classe co- imbriqués, et non le principe de deux classes distinctes : le capital est marché et organisation s’articulant dans le procès et la logique de l’exploitation. La qualification (ou compétence) s’étend à tous les individus de la société, de façon hiérarchique. Mais cela ne veut pas dire qu’on puisse se représenter la société comme une hiérarchie, comme une « stratification sociale ». La « propriété » clive en deux : entre ceux qui possèdent des moyens de production suffisants pour accumuler et ceux qui ne les possèdent pas. Et elle ouvre à des capacités anonymes d’accumuler immensément inégales, mais non hiérarchiquement ordonnées. La « compétence » tisse une toile hiérarchique, faites de différences graduées, mais elle contribue en cela à la mise en œuvre du clivage non hiérarchique de la propriété, où se marque un abîme entre les revenus du travail et ceux du capital. Ces deux facteurs, on le voit, ne font pas classe séparément, mais conjointement, et par leur conjonction. Et c’est pourquoi il y a une seule classe dominante, distribuée selon deux pôles, plutôt que divisée en deux fractions. Cela est déjà clair dans l’analyse de Marx. Le capitaliste dont il parle est d’emblée un être clivé en deux : « propriétaire » visant comme tel la plus-value, accumulation de valeur, « organisateur » du procès de travail, ayant comme tel la charge que des valeurs d’usage déterminées soient produites dans des temps déterminés. La domination proprement capitaliste s’établit à l’interférence, et dans la tension irrésolue, de ces deux contraintes. Elle comporte tension parce que les deux figures de la domination – on y reviendra – ne répondent pas à la même logique, aux mêmes critères d’excellence, aux mêmes formes de reconnaissance publique. Le nouvel esprit du capitalisme fournit une belle analyse de l’opposition entre la « cité marchande » et la « cité industrielle ». On voit pourtant pourquoi ces deux « cités » n’en forment qu’une, à deux « pôles », dont les salariés sont eux-mêmes parties prenantes, en termes de mobilisation exigée et de reconnaissance requise.

Le pouvoir d’organisation traverse la société capitaliste dans son ensemble. Il se trouve certes associé au pouvoir de propriété dans le cadre de la production privée ; mais lui appartient tout autant la sphère non marchande, notamment celle des biens culturels. Son caractère universel constitue un trait structurel de la société moderne, au même titre que la propriété privée marchande, avec laquelle il se croise diversement. Et il se présente partout avec sa potentialité de classe. Il y a bien sûr d’immenses différences entre l’encadrement d’une entreprise, d’un organisme de recherche, ou d’une collectivité locale. Dans tous les cas pourtant s’affirment les ressorts propres au pouvoir organisationnel, ses horizons de réussite, distincts de ceux de la propriété. Car, quoique les cadres du privé aient, à des degrés divers, pour fonction expresse l’obtention du profit en même temps que la production de valeurs d’usage déterminées, alors que les cadres fonctionnaires sont voués à la seule production d’un bien public, il y a entre eux une communauté structurelle qui tient à ce que la compétence ne vise généralement ses fins – pur profit ou valeurs d’usage –, que dans ses conditions hiérarchiques immanentes, c’est-à-dire en s’affirmant elle-même, en réalisant son propre pouvoir comme fin. Le pouvoir organisationnel présente un effet propre de domination (et d’abstraction, aurait pu dire Marx) : il s’exerce en faisant la différence, en entretenant la distance, en divisant.

Au sein de la classe dominante s’affrontent ainsi deux logiques distinctes. En raison de leur imbrication fonctionnelle (qui ne se réduit pas à leur mélange relatif, par stock-options ou autres avantage), les deux composantes ne constituent pas deux classes, ni même deux « fractions » de classes, mais plutôt les deux « pôles », interagissant, d’une seule entité. Le pouvoir propriétaire ne saurait absorber le pouvoir organisateur. C’est bien certes le propriétaire (l’assemblée des actionnaires) qui désigne le manager. Mais la propriété n’a jamais désigné l’organisation. Elle n’a pas le choix : elle n’exerce son pouvoir propre qu’à travers la puissance de celle-ci, qu’elle s’efforce de mille façon de coloniser, mais avec laquelle elle doit toujours compter et composer. La compétence possède ses ressources propres, qui sont d’un autre ordre. Et les deux pôles ne sauraient non plus totalement converger, même si l’apparence peut en être grande à certains moments. Car leurs références sont proprement antagoniques. La compétence, en effet, en tant que capacité de mise en œuvre organisée de moyens et de fins, ne donne de témoignage crédible d’elle-même que dans le discours public de l’explication, des finalités légitimables et des moyens socialement acceptables. Et, quoiqu’elle soit portée à s’affranchir de toute ces contraintes, elle est, de par sa forme même, un objet de contestation. Elle ne peut motiver ses décisions qu’au regard d’intérêts rationnels et universels, alors que la propriété capitaliste attend sa légitimation de son succès sur le marché, dans la course à l’accumulation, et n’a rien à faire des « autres » dans ses propres affaires.

Les deux pôles de la domination de classe ne sont donc pas socialement symétriques ni équivalents. Il n’est pas indifférent pour les exploités que prévale la règle du marché ou l’idée d’un ordre ex ante. Et c’est pourquoi du reste le « socialisme » – que l’on pourrait se risquer à définir comme « la lutte de classe pour une société sans classe » – s’est longtemps donné comme objectif une « organisation » démocratique universelle, et conserve à juste titre à son agenda l’organisation commune de tout ce qui peut être dénié à l’ordre marchand et conquis sur lui. La forme organisée est en effet celle par laquelle ceux d’en bas s’attribuent collectivement compétence pour s’affranchir du marché et se ré-approprier le monde social. Encore faut-il que cette organisation soit elle-même constamment soumise à la délibération commune, – mais c’est là un autre sujet.

Et c’est pourquoi aussi, disais-je, bien qu'il y ait seulement deux classes, il y a trois « positions de parti », trois points stratégiques sur l'échiquier politique, – à partir de quoi s’analysent les mutations des partis empiriques et la lutte politique des classes dans son ensemble. Deux positions d’alternance, correspondant aux deux pôles dominants, qui se disputent l’hégémonie. Et une position d’alternative, pour une politique d’en bas. Mais, comme on le voit par toute l’histoire du « mouvement ouvrier », ceux d’en bas ne peuvent élever leur puissance qu'à partir d'une double stratégie, faite à la fois de l'union entre leurs diverses fractions et de l'alliance avec la « compétence », de façon à briser la classe dominante qui tient son pouvoir de l’imbrication de ses deux pôles. C’est à partir de ce point que j’ai été conduit à critiquer le schème classique qui veut que le système des partis se décline en clivage droite / gauche : j’ai défini « la gauche » non comme une donnée de structure, comme le sont les classes, leurs pôles et leurs fractions, mais comme cet improbable événement, qui ne se produit que lorsque la lutte de ceux d’en bas est si puissante qu’elle hégémonise les forces de la « compétence ».

 

 



[1].             Je  concentre ici une approche que j’ai progressivement développée dans le cadre de ma trilogie : Théorie générale, PUF 1999, chapitre V, Que faire du Capital ?, PUF, 2001, chapitre V, et Explication et reconstruction du Capital, PUF, à paraître, dont le présent texte constitue, grosso modo, le § 412. Je m’écarte de certaines interprétations (pourtant fort savantes), qui ont, à mon sens, le tort de penser que l’on peut plaquer directement des catégories sociologiques, comme celle de « classe », sur les catégories économiques de Marx, comme celle de « plus-value » et de « travail productif ». La relation que j’établis entre fractions de classe et exploitation est de même nature que celle que Marx utilise, sur un autre plan, pour distinguer salariat, servage et esclavage : elle croise la dimension économique avec la dimension juridico-politique inhérente aux « rapports de production ». Je souligne qu’il ne s’agit encore là que d’un simple préambule en vue d’entrer dans le vif du sujet, dont je ne puis parler en un espace aussi bref : comment se constituent les classes comme forces historiques, et qu’est-ce que la lutte des classes ?

[2].            Parmi de nombreux travaux récents, j’aimerais citer, à des titres divers, ceux de Daniel Bachet, Paul Bouffartigue, Louis Chauvel, Claude Didry, Bernard Friot, Jean Lojkine, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et Michel Vakaloulis.

[3].            On la trouvera, résumée dans L'économie politique marxiste du capitalisme, La Découverte, 2002

[4].            Cette structure, statique, ne concerne que les « rapports de production ». Ce n’est qu’en considérant la relation dynamique et dialectique de ceux-ci aux « forces productives » qu’ils encadrent que l’on pourrait entrer dans le concret historique : examiner, par exemple, comment la classe exploitée se transforme, se re-divise et s’unifie de façons diverses et monte en puissance. Comme le souligne déjà Marx, c’est dans le développement de la grande entreprise que la classe ouvrière devient acteur historique. On notera seulement que j’élargis le schéma marxien de la forme capitaliste-moderne de société en y incluant notamment d’emblée le travail producteur de biens et services non marchands (mais les marchandises peuvent elles-mêmes du reste entrer dans la production de biens et services non marchands, objet possible d’un usage plus ou moins public, et aussi être réparties de façon non exlusivement marchande). Cet élargissement précise les conditions structurelles de cette dynamique selon laquelle ce rapport de classe développe son contraire. La forme capitaliste de société est chargé (à mort) d’une capacité de lutte contre l’exploitation, contre l’assignation des classes à rester ce qu’elles sont. Voici aussi pourquoi la question de savoir « qui exploite qui ? » ou « qui relève de quelle classe ? » ne peut être posée de façon naïve. La thématique des « classes intermédiaires » tend à cacher le fait la classe est un procès de division, qui pour une part aussi traverse les individus.

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