Jacques Bidet

ClÉ pour le Dictionnaire Marx Contemporain

Introduction au Dictionnaire Marx Contemporain

édition anglaise, à paraître en 2006 chez Brill (Pays-Bas)


Un dictionnaire pour un autre monde

 

Ce dictionnaire, qui porte la marque de la grande crise qu'a traversée le marxisme durant les trois dernières décennies, entend aussi porter le témoignage du renouveau qu'il connaît depuis une dizaine d'années.

 

Crise du socialisme, crise du marxisme

Cette crise du marxisme qui a marqué la fin du XXe siècle est peu comparable à celles qui l’ont précédée au tournant du siècle qui précède. Celles-ci affectaient la doctrine de ce qui n’était encore qu’un mouvement (ouvrier, socialiste), limité pour l’essentiel à l’Europe, et qui n’exprimait encore que l’espoir d’une alternative. La crise actuelle affecte un monde que ce mouvement, devenu pouvoir, avait largement contribué à configurer. Dans la sphère dite communiste, où la doctrine officielle se réclamait de lui, il avait censément (supposedly) défini l’ordre socio-économique. Dans la sphère dite capitaliste, une part significative de l’institution sociale, inspirée du socialisme, était devenue à ce point populaire qu’elle semblait s’inscrire dans le cours naturellement progressiste de l’histoire, et devoir peu à peu gagner l’ensemble du monde à la faveur de l’émergence de nouveaux Etats-nations issus de luttes de libération, - et les régimes autoritaires voyaient, un peu partout dans le monde, se dresser contre eux des mouvements d’inspiration marxiste. Le capitalisme pouvait alors, jusque dans les années 70, sembler historiquement condamné par la lente montée des contraintes pesant sur lui, par la nationalisation des économies, par l’affirmation de logiques sociales défiant l’intérêt purement privé capitaliste.

La « crise du marxisme » est la remise en cause de cette vision optimiste du monde et de l’histoire à venir. Elle ne se ramène pas à l’écroulement de l’URSS et à l’évolution de la Chine, où prévalaient des modèles qui, aux yeux de la plupart de ceux qui se réclamaient du marxisme, étaient depuis longtemps épuisés. Elle est plus générale et plus profonde. Elle affecte, en même temps que l’ex-Tiers Monde, l’ensemble des pays capitalistes développés, notamment ceux d’Europe, dont les institutions d’orientation socialiste construites sur un siècle, si puissantes et si prégnantes – et allant parfois, notamment par leur dimension économique, bien au-delà de « l’Etat social » –  se trouvent progressivement démantelées, selon un processus que rien ne semble devoir arrêter.

La question qui se pose aux marxistes est naturellement de savoir pourquoi il en est ainsi. Selon le type d’hypothèse que propose le « matérialisme historique », un tel renversement ne s'explique pas par la seule dynamique politique, par la seule mise en œuvre du projet néo-libéral, compris comme machination, complot des élites capitalistes. Le vieil adage selon lequel à un certain moment l’évolution des « forces productives » remet en cause les « rapports sociaux » existants s’impose ici avec une particulière évidence. Cela ne veut pas dire que l’on puisse, à partir d’un nouvel âge technologique, déduire un nouveau régime social et politique, qui en serait l’expression. L’entrelacement des deux ordres est plus complexe : les « forces productives », telles qu’elles se sont développées dans le contexte du capitalisme et dans le système inégal du monde, ont fini par fragiliser, quoique de façon fort inégale, la forme nationale qui prédominait dans le monde moderne et par en pervertir le contenu. De nouvelles potentialités (découlant notamment de la plus grande facilité des communications et des transports, de l’immédiateté et de l’ubiquité de l’information, de l’importance croissante de la production dite immatérielle) sont apparues, sur lesquelles se sont appuyés des projets politiques, économiques et militaires. Concrètement, ce nouvel âge technologique a, dans ce contexte, donné la prime aux entreprises capitalistes du Centre impérialiste capables de se déployer en transnationales dans l’ensemble du système mondial, à la recherche du profit, distribuant ici la production, là la recherche, et ailleurs encore la gestion financière. Les transnationales ont acquis le pouvoir de dominer les Etats du Centre et leurs organismes de concertation, et la capacité de corrompre et de dissoudre ceux des périphéries. De ce fait, les instances nationales, qui constituaient les lieux d’affirmation des projets d’orientation socialiste, se trouvent neutralisées et elles passent sous le contrôle de nouvelles administrations qui se donnent pour fonction politique de démanteler les anciennes institutions et d’ouvrir les espaces nationaux à une économie néo-libérale mondialisée.

Dans ces conditions, c’est toute la faculté prédictive du marxisme qui semble affectée, sa capacité de définir un autre type de société, sur lequel ouvrirait le capitalisme lui-même, à travers le développement de ses contradictions. Il ne s’agit plus d’une crise au sein du marxisme, entre diverses interprétations, ouvrant à des exclusions et à des scissions (dont le marxisme, disait-on dans l'optimisme de naguère, aurait vécu). Il s’agit d’une crise affectant son existence même. Et qui se solde par le dépérissement des institutions, partis ou autres, qui faisaient officiellement référence à lui, par son effacement de la sphère culturelle, de la mémoire collective et de l’imaginaire des individus.

Aux yeux du public, l’aspect le plus spectaculaire de cette crise a naturellement été la disparition de l’URSS et du bloc socialiste. Chez les marxistes déclarés, ce bouleversement n’a pas précisément été ressenti comme une crise, cette grande expérience historique ayant débouché sur une nouvelle forme de société de classe, devenue depuis longtemps l’objet de leur critique. Il a plutôt pris la forme d’une déception devant l’impuissance de ces régimes à se réformer de quelque façon, fût-ce dans un sens social-démocrate. Seuls quelques optimistes y ont vu une « libération du marxisme », et la chance d’un nouveau départ, – sublimation, sans doute, du lâche soulagement de leur conscience. La mutation chinoise a causé une moindre surprise, puisqu’elle inscrit ce continent dans une logique commune, où l’affrontement moderne de classe, avec ses projets antagonistes, perdure, même s’il s’exprime dans des formes spécifiques.

Ce qui, en réalité, affecte le moral des marxistes est plus profond et plus général. C’est la lente destruction, au sein des Etats-nations, de tout ce qui s’est constitué au nom du socialisme, avec le marxisme comme référence théorique majeure : une économie partiellement sous contrôle de la collectivité, avec des services publics multiples d’éducation, de santé, d’information et de communication, de transport, de recherche et de culture. C’est la privatisation de tous les aspects de la vie sociale et l’appropriation privée de toutes les sources de richesse. Et l’instauration d’un ordre mondial dans lequel la logique du profit prévaut sur toute autre, appuyée par une domination militaire. C’est l’assignation renouvelée du plus grand nombre à la domination de la puissance capitaliste, et par là aux cycles de la misère ou de la précarité. C’est la crise de toute perspective d’une émancipation sociale et politique de l’humanité dans son ensemble. C’est, installée au poste de commandement par la recherche insatiable du profit, l’irresponsabilité collective, dont l’impuissance à enrayer la destruction de la nature fournit le marqueur le plus visible.

 

La résistance et le réveil du marxisme

Le paradoxe est que, dans le même temps où la capacité prédictive du marxisme semble mise en défaut, sa puissance analytique apparaît intacte. Et, dans la mesure où il conserve un pouvoir d’interprétation du nouveau cours du monde, il s’avère aussi capable d’y intervenir. Comprendre ses revers et ses défaites dans son propre langage, c'est déjà disposer de quelque moyen de résister et de penser de nouvelles offensives. Si du moins ce langage est fondé. Or le marxisme, nous entendons le montrer, fournit effectivement des grilles de lecture pour les grandes mutations – sociales, politiques, culturelles, anthropologiques – en cours. Et c’est pour cette raison qu’il se trouve mobilisé, et en tout cas mobilisable, partout où se manifestent des luttes sociales contre les dominations économiques ou bureaucratiques, contre la domination masculine, des luttes populaires contre l'emprise impériale, contre la marchandisation de la nature et des cultures. Et c’est lui qui donne son acuité, sa force et son universalité potentielle, à la perspective d'altermondialisation qui commence à dessiner un horizon commun.

Il reste que cette capacité analytique ne s'exprime pas encore par une vision globale anticipatrice susceptible de donner un souffle nouveau au mouvement moderne d’émancipation, de faire converger l’ensemble des mouvements qui s’esquissent. La condition en est sans doute que le marxisme soit capable d’interpréter ses propres carences, et de se reconstruire en se nourrissant de tout ce qui l’entoure. C’est en ce sens que je me propose de rassembler ci-dessous, en les référant aux divers chapitres de ce Dictionnaire, quelques réflexions qui renvoient à la perspective que j’ai tenté d’élaborer dans ma récente trilogie, dont la visée, précisément, est une reconstruction du marxisme[1]. J’ai donc pris le risque du « systématique », sans lequel sans doute il n’est pas de projet « encyclopédique », tel que celui d’un dictionnaire, capable de se justifier.

La crise, l’alternative, tels sont en effet les enjeux de ce dictionnaire. Qui est certes à prendre comme un ouvrage de référence académique, permettant d’accéder aisément aux nouvelles formes, constructions, hypothèses, développées au sein du marxisme. Ces figures et configurations ne se limitent cependant pas au recueil de ce qui se déclare aujourd’hui « marxiste ». Les auteurs les plus importants que nous introduisons, de Bourdieu à Derrida, en passant par Habermas et Foucault, ne sont en effet nullement identifiables comme des marxistes. De telles figures, avec d’autres, nous semblent tout simplement indispensables à toute reconstruction. Elles représentent d’autres éléments de notre culture, inassimilables au marxisme, mais qui nous sont également chers. Par là, ce Dictionnaire entend participer à une reconsidération et à une reconstruction de l’héritage marxien, à la reformulation d’une théorie pour le temps présent.

 

 

Pour une grammaire ré-générative du marxisme

 

Les présupposés officiels de la modernité

Un premier aspect de la crise, directement en rapport avec l'écroulement du communisme issu de la IIIe Internationale, a concerné la question démocratique. Il était trop clair que si la forme démocratique s'était trouvée oubliée de la construction du socialisme en URSS, en Chine, et ailleurs, ce n'était pas par une étourderie de l’histoire, ni simplement parce que les révolutionnaires auraient trahi les idéaux de la révolution. Cela devait avoir un rapport avec la forme même, économico-politique, de ces sociétés, construites au nom du socialisme. Au sein du marxisme est donc revenue à l'ordre du jour, avec l’effondrement des communismes officiels, une question plus radicale même que celle de la démocratie : la question du droit en général. Non pas d’abord la question de la morale, mais celle du droit, du juste et de l'injuste, du fondement d'un ordre politique et social légitime. Sur ce terrain, l'affrontement avec le libéralisme était inévitable, notamment avec ses formes renouvelées par des auteurs comme Rawls et Habermas, qui avaient su exprimer, à tout le moins, les prétentions de la modernité : celle de fonder toutes nos relations sur la liberté et l'égalité, celle de s'en remettre en dernière instance aux exigences d'une relation de communication discursive. Le marxisme a même pu, notamment dans la sphère anglo-américaine, être parfois traité comme une « théorie de la justice » parmi d'autres, briguant la première place, capable d’ajouter de nouvelles libertés, économiques et sociales, aux libertés antérieurement acquises. Ou bien, il a pu se revendiquer comme utopie, comme l'annonce d'une société à venir.

On peut rattacher tout cela à ce qui, dans le marxisme de Marx, se rapporte aux traditions des Lumières, celle du contrat social et celle de l'économie politique, celle de Rousseau et celle d'Adam Smith. C'est bien du reste à ces traditions que Marx rend, en un sens, hommage au début du Capital, ouvrant son exposé par l'évocation de ce qui est le présupposé de la forme moderne de société. Il commence en effet par considérer ce qui, du moins officiellement, se donne comme le trait le plus général de la société capitaliste : des rapports marchands de production, fondés sur l'échange, dans lesquels chacun, par cela même, considère l'autre comme un individu libre, égal et rationnel, et se trouve ainsi doté de son statut de citoyen dans une cité fondée sur le contrat social. Marx montre ensuite comment en réalité ce contexte de production échangiste, dans la mesure où il est généralisé, fait de la force de travail elle-même une marchandise, que les capitalistes achètent en vue du profit, c'est-à-dire à un prix moindre que la valeur qu'elle produira. À partir de là, les rapports sociaux ne peuvent plus s’analyser comme de simples relations d'échange entre individus, car ils sont en même temps des rapports d'exploitation entre classes aux intérêts antagonistes. Et la classe qui domine économiquement est aussi celle qui domine politiquement, dans un Etat dont les institutions, en cela non contractuelles, sont de nature à reproduire et à maintenir la structure de classe. La suite du Capital a cependant pour but de montrer que cette forme de société est historiquement transitoire, conduisant à son propre dépassement. Elle possède en effet une tendance irrésistible à la concentration du capital, de telle sorte que progressivement, la grande entreprise remplace la petite, jusqu'au point où la classe ouvrière, de plus en plus nombreuse, instruite et organisée par le procès même de production, devient capable d’en prendre la direction, et de remplacer la logique marchande par une planification démocratiquement organisée, une logique du discours concerté pouvant ainsi désormais se substituer aux mécanismes aveugles du marché.

On peut penser qu'il y a une large part de vérité dans l'analyse de Marx. Et on a vu en effet, au cours du XXe siècle, la classe ouvrière unie à d'autres catégories de salariés, ailleurs à des masses paysannes, montrer sa capacité à promouvoir des formes alternatives au capitalisme, à imposer des limites à la toute-puissance de la logique du marché capitaliste, à instaurer des conditions non marchandes à l'emploi de la force de travail, à s'approprier sous forme nationale une partie de l'initiative de la production des biens et surtout des services. Il reste que la forme « organisée » (ou planifiée) de société, lorsqu'on a voulu, en URSS et en Chine, la substituer à la forme « marchande », a manifesté une tendance analogue à produire des rapports de classe, à certains égards même encore plus régressifs. Et que d'autre part loin que l'on puisse se satisfaire de l'utopie selon laquelle le marché pourrait être tout simplement remplacé par la concertation organisée  marché et organisation, ces deux pôles de la coordination rationnelle à l’échelle sociale, fonctionnent au contraire (ainsi que Marx l’a bien vu, du moins pour le marché) comme les deux facteurs de classe constitutifs du rapport de classe à l'époque moderne. Ces deux facteurs ne sont certes pas de même nature. Et la lutte pour l’émancipation, qui vise à des formes de coopération discursive, autogestionnaire, associative, cherche naturellement appui sur la concertation, sur l'organisation démocratique (notamment nationale), contre le marché capitaliste. Il n'en reste pas moins que marché et organisation sont à prendre comme deux pôles corrélatifs et co-imbriqués dans toute la structuration sociale, de l'entreprise à l'Etat, donnant lieu, dans leur interaction, à une « forme-classe » spécifique.

Le propre de ces deux pôles, à l'époque moderne, est cependant que chacun d’eux se réclame, officiellement du moins, des mêmes principes de liberté et d'égalité, qui régissent censément le rapport « de chacun à chacun » et le rapport « entre tous » (soit « de chacun à tous et de tous à chacun »). Le marché, où chacun se détermine librement par rapport aux autres, exclut théoriquement en cela toute contrainte de l’un sur l’autre. Les contraintes de l’organisation, y compris celles de l’entreprise, sont censément neutralisées par le fait qu’on n’en relève, en principe, que sur la base d’une libre adhésion, que l’on peut s’en retirer, et qu’elle reste soumise à des règles que les citoyens élaborent censément en commun. Ces deux modes de coordination sont antagoniques l’un de l’autre, au sens où ce qui se fait selon le mode organisé est retiré à l’ordre marchand, et réciproquement. Mais ils sont en même temps co-imbriqués l’un à l’autre dans l’ensemble social : le travailleur moderne, tout en étant constamment sur le marché du travail, se trouve en même temps organisé de la firme, qui est une organisation sur un marché, lui-même passablement organisé. « L’Etat de droit » est en ce sens l’instance qui préside censément à l’arbitrage démocratique entre ces deux modes de coordination. Il est en lui-même une organisation, mais qui se donne comme celle qui est supposée assurer le pouvoir de la délibération commune, de la parole également distribuée entre les « voix » des citoyens.

La matrice bipolaire (marché-organisation) de la coordination économique rationnelle présente ainsi une autre face, bipolaire elle aussi, juridico-politique. A cet égard, les deux pôles sont non seulement co-imbriqués, mais proprement co-impliqués l’un par l’autre. Il ne peut, en effet, exister de rapport libre et égal de chacun à chacun que s'il repose sur un rapport libre et égal entre tous, et réciproquement. Telle est, dans sa complexité, ce qu’il convient, me semble-t-il, d’appeler la « métastructure de la modernité », à laquelle toute forme structurelle moderne fait nécessairement référence. Et l’on voit qu’elle présente un caractère intrinsèquement critique. Selon une telle matrice, en effet, il ne peut exister aucune loi sociale (aucune distribution des tâches, des pouvoirs ou des propriétés, au sein de l’espace social, de la famille à l’Etat) s’imposant aux sociétés au nom de la nature ou de quelque transcendance, mais seulement des règles, sur lesquelles les membres se mettent d’accord : aucune loi supposée naturelle, comme une soi-disant « loi du marché », ne peut s’imposer à la délibération des citoyens, seuls juges de l’ordre commun, ni non plus aucune organisation supposée rationnelle qui ne respecterait pas la libre relation entre les personnes. Il reste, on le verra, que cette prétention moderne n’est jamais donnée que de façon amphibologique, portée par les dominés comme une exigence à réaliser, et par les dominants comme déjà effectivement donnée, comme un bien à défendre, - expression sublimée de leurs privilèges.

Marx a singulièrement mis en lumière cette amphibologie. Il commence son exposé du Capital par une description théorique de la figure la plus générale, à ses yeux, de la forme moderne de société : celle de la logique des relations marchandes, entre partenaires supposés libres et égaux, à laquelle il consacre la Section I du Livre I. C’est à partir de là, explique-t-il, que l’on peut définir ce qu’est proprement le capitalisme : une société dans laquelle la force de travail est elle-même marchandise, ce qui transforme la société soi-disant marchande en société (marchande) capitaliste. Et son objectif était de montrer comment les tendances historiques de cette structure rendaient concevables des stratégies révolutionnaires. Il s’agissait, dans son esprit, de dépasser le règne du marché capitaliste, fondée sur la propriété privée, par une appropriation collective des moyens de produire conduisant à  une organisation de la production concertée entre tous. Il s’agissait de l’abolition du marché en même temps que du capital. Et, quoique il se soit gardé de toute construction futuriste, il traçait, en quelque sorte une voie allant du marché à l’organisation, laquelle, avec la suppression de la propriété capitaliste, perdrait le caractère despotique qu’elle présente dans l’entreprise privée. Or il est clair qu’il faut revoir ce schème historique. Car la matrice générale de la modernité, dont il faut partir, est en réalité, on l’a vu, plus complexe, comportant ces deux pôles, celui de l’interindividualité marchande et celui de la centricité organisationnelle, selon ces deux faces, celle de la coordination économico-rationnelle et celle de l’ordre politico-juridique. C’est en ces termes qu’il faut, semble-t-il, si l’on veut reprendre la démarche de Marx, corriger et élargir la figure générale abstraite par laquelle commence (et  à laquelle revient régulièrement) l’analyse. On comprend qu’une telle figure métastructurelle est proprement « aporétique » : elle n’ouvre par elle-même aucune voie « royale ». Elle n’est en elle-même que la forme dans laquelle se posent les problèmes de la modernité. Et à laquelle se réfère nécessairement tout ce qui se prétend moderne, c’est-à-dire recevable par tous aujourd’hui.

On trouvera donc dans ce Dictionnaire un grand nombre de problématiques, incomparables entre elles, qui se rapportent à ce moment de la « prétention » moderne. Celle-ci peut se trouver déclinée comme idéologie, dans les termes de « l’interpellation » d’Althusser, comme l’hantologie par laquelle Derrida met en scène le spectre qui annonce et dénonce, menace et promet, disparaît et toujours « revient ». Elle se donne tout autant, quoique en termes opposés, dans la programmatique positive de rationalisation proposée par l’Ecole régulationniste, dans le radicalisme américain, ou dans l’élaboration de « modèles de socialisme ». Elle se trouve pleinement assumée dans le projet de Habermas, appelée à se réaliser dans une société « communicationnelle ». Elle se transcende en espérance dans les philosophies et théologies de la libération.

 

La structure sociale et économique du capitalisme

Marx a, mieux que tout autre, montré en quoi cet univers de la prétention moderne ne s’identifie pas avec la réalité même du monde moderne. La métastructure égalitaire échangiste marchande, par laquelle il commence son exposé systématique au début du Capital, a certes à ses yeux quelque statut de réalité, mais elle n’existe effectivement que retournée en son contraire, dans la structure effective. Il fait apparaître ce retournement selon deux démarches conjointes : il élabore d’une part une « critique de l'économie politique », celle du marché comme principe universel de l’ordre économique, et d’autre part une « critique de la politique », celle du contrat social supposé réalisé par les institutions de la démocratie constitutionnelle – dans un contexte où, plus généralement, toute « organisation » moderne repose censément sur une délégation de l’autorité que chacun a sur soi-même. Son analyse revient toujours à dire que ces références officielles du monde moderne capitaliste ne constituent nullement son essence, mais son phénomène – à entendre comme ce que cette essence laisse paraître de soi-même, comme ce qu’elle prétend être. Le propre de la modernité est certes cette prétention selon laquelle l’ensemble des rapports entre les individus, libres et égaux, ne se conçoit que dans une forme contractuelle qui est indissociablement celle des libres échanges privés et d’une égale citoyenneté. Mais une telle prétention ne se trouve jamais formulée que dans des formes de société où marché et organisation sont déjà transformés en facteurs de classe, en vecteurs des rapports de classe. Et, en ce sens, liberté et égalité se sont toujours déjà « transformées en leur contraire ». Ce ne sont certes pas de simples apparences, de simples rideaux de fumée idéologiques. Car le fait que l'on doive, en toute chose, se réclamer de la liberté-égalité de tous est un trait critique constitutif de la société moderne, qui lui confère son caractère révolutionnaire. Mais cette société, à l’instar de celles qui la précèdent, doit être appréhendée comme une société de classe, ni libre ni égale, présentant cependant cette particularité que les rapports de classe se constituent sur la base des deux grandes formes de la coordination sociale rationnelle que sont le marché et l’organisation, avec leur prétention corrélative de liberté-égalité.

Marx a centré l’analyse sur la démonstration du fait que sous les apparences de l'échange salarié se cache l'exploitation. Mais il laisse aussi apparaître que celle-ci ne se réalise pas par le simple rapport entre le salarié et le propriétaire des moyens de production. Car elle suppose toujours l'intervention de l'autre pôle de la classe dominante, celle du manager, de l'organisateur, qui dirige, ayant été choisi en fonction censément de sa compétence. Le pouvoir de la « compétence » (supposée, déclarée, titrée) est d’une autre nature que celui de la propriété, et il s'étend largement au-delà de la production privée, se déployant tout autant dans la sphère publique, de l’administration et de la culture, et, à vrai dire, dans l'ensemble de la société.

Marx n’a pu achever l’étude de la structure moderne des classes, dont il a pourtant exposé l’élément essentiel. Si l’on veut aujourd’hui reprendre son dessein, on doit ainsi notamment comprendre que la classe dominante comporte deux pôles, l’un fondé sur le marché et sur la propriété, l’autre sur l’organisation et la « compétence », deux pôles à la fois complémentaires et relativement antagonistes. Comme la propriété, la compétence est elle aussi socialement définie et reconnue par ses « titres » propres (diplômes, etc.). Cette bipolarité commande l’existence de deux pôles distincts d’hégémonie, auxquels on peut rapporter le couple de « droite » (plus du côté de la propriété et du marché) et de « gauche » (plus du côté des organisations et de leurs compétences), couple au contenu extrêmement variable d’une société capitaliste à l’autre (républicains / démocrates ici, conservateurs / sociaux-démocrates ailleurs), toujours mouvant et problématique, et qui ne se maintient qu’en se travestissant, chaque pôle n’existant comme hégémonique que dans la mesure où il peut de quelque façon représenter l’autre en soi-même, et se faire ainsi passer comme gérant de l’intérêt universel.

La classe exploitée, quant à elle, se répartit corrélativement en fractions diverses, selon que l’exploitation et la domination qui pèsent sur elles procèdent davantage ou plus directement du facteur marchand, du facteur organisationnel-hiérarchique, ou plus conjointement de l’un et l’autre à la fois : soit, respectivement, les travailleurs indépendants (paysans, artisans, commerçants), salariés du public (travailleurs des administrations centrales ou locales, avec ou sans statut de « fonctionnaire ») et enfin salariés du privé (ouvriers et employés). Enfin, les facteurs modernes de classes (marché / organisation), à la différence des formes communautaires antérieures, définissent structurellement un extérieur constitué de ceux qui sont rejetés tout à la fois par le marché capitaliste comme dépourvus de toute capacité de production propre à l’échange, et par l’organisation capitaliste comme dépourvus de toute compétence régulièrement salariable en vue du profit. Ces deux facteurs structurels sont ainsi de nature à engendrer une masse croissante d’exclus, « sans » emploi, ni revenu, ni titre, ni toit, ni lieu, ni identité reconnue, et pourtant, dans cette marge même, le plus souvent livrés à quelque forme de surexploitation, – sans parler encore ici des « sans papiers » de l’immigration, qui relèvent en même temps de ce que l’on désignera plus loin comme la domination « systémique ». Les rapports sociaux de sexe, liés à l’autre grande fonction sociale, la famille, spécifiquement orientée (du moins dans le capitalisme développé) non vers la production, mais vers la reproduction biologique de l’espèce, s’entrelace étroitement aux rapports de classe, évoluant selon la variation des modes de production. Le jeu des facteurs de classe, qui génère notamment des affinités partielles et illusoires entre les « indépendants » et la propriété, comme entre les « fonctionnaires » et la compétence, détermine les obstacles à surmonter pour que la classe des exploités trouve son unité. Et soit capable d’une politique d’alliance, on verra laquelle.

Marx, pour sa part, tout en esquissant les aspects sociologiques et juridiques de la forme capitaliste de société, en a principalement exposé la dimension économique. Il a montré comment cette société se reproduit, et selon quelle logique elle donne lieu à accumulation. Son analyse est principalement orientée vers l’étude des mécanismes marchands propres au capitalisme. Elle culmine d’une part sur sa tendance structurelle à la crise cyclique, qui témoigne de son instabilité, des menaces qui pèsent constamment sur lui, dont il ne sort jamais qu’en élargissant ses contradictions ; et corrélativement sur les perspectives de son déploiement universel (notamment à travers la conquête coloniale). On peut cependant la juger insuffisante. Certes, Marx a fortement marqué la tendance à la concentration oligopolistique, qui prélude, à ses yeux, au déclin du marché. Il lui a cependant manqué – et l’on ne peut mettre cela entièrement au compte de l’époque à laquelle il écrit – de considérer les potentialités qui sont celles de la structure capitaliste à partir de l’autre pôle, celui de l’organisation. D’une part, il n’a pas su prendre toute la mesure du fait que cette structure, étant donnée la « matrice métastructurelle » qui est la sienne, ne se réalise comme telle d’abord que dans la forme de l’Etat-nation, qui possède une réelle possibilité de déterminer, d’organiser et de réguler le marché capitaliste. D’autre part, il n’a pas non plus clairement envisagé ni interrogé le fait que, dans ce contexte, une part croissante de la production, notamment celle des services, pourrait, du fait de la montée en puissance des fractions de classe salariées et de leur impact sur l’ordre social, s’effectuer sous forme non marchande, sous forme publiquement organisée, sans pourtant que l’on sorte du capitalisme, – dans un contexte où, corrélativement, au sein de la classe dominante, le pôle des managers, et plus largement celui de la compétence titrée, viendrait à occuper une place importante (et même, dans le « socialisme réel », à représenter la totalité de cette classe).

Il a cependant remarquablement discerné le caractère essentiel du capitalisme. Au centre de son approche, en effet, l’analyse, en un sens quantitative, de l’exploitation, qui explique comment s’opère et se reproduit la division en classe, comment s’accumule le capital, introduit à une analyse qualitative de la logique du capitalisme. Sa thèse est que la production capitaliste ne s’identifie pas à la production en général, ni seulement à une production marchande, ou « économie de marché ». Non seulement elle est, comme toute forme d’exploitation, orientée vers l’extorsion d’un surproduit au producteur. Mais elle est très spécifiquement orientée vers l’accumulation du profit, d’une richesse purement abstraite (en réalité accumulation d’un pouvoir social privé sur la production), quelles qu’en soient les conséquences sur les humains, sur les cultures et sur la nature. Ici s’enracine la critique écologique et culturelle, la plus radicale qui soit, portée par le marxisme.

A cela il faut ajouter que l’analyse de Marx, qui consiste principalement dans la construction théorique de la structure du capitalisme (le principal « idealtyp » pour l’intelligence du monde moderne, disait Weber), offre par là-même sinon la voie assurée pour en comprendre toute l’évolution et la tendance historique jusqu’à un terme concevable, du moins l’esquisse la plus significative du type d’investigation exigible à cette fin. Elle est corrélativement celle qui permet de poser la question de son commencement, en Occident, à partir des conditions aléatoires dans lesquelles il émerge. Marx, dont les travaux relèvent plus directement de l’économie, voire de la sociologie, que de la discipline historique, a néanmoins légué aux historiens un immense programme de travail, puisque c’est seulement à partir de la détermination de la structure d’une forme de société que l’on peut s’interroger sur ses origines, sur son devenir et sur sa fin.

Divers chapitres de ce Dictionnaire se rapportent à cette forme structurelle, économique et sociologique, du capitalisme, prenant appui sur l’analyse de Marx, et lui apportant de nouvelles dimensions, notamment par l’examen plus concret des traits qui caractérisent sa forme actuelle. Pour ce qui est des données plus générales, la stimulation vient en partie de la sociologie non marxiste. C’est ainsi que Bourdieu s’est employé à élargir le concept de « reproduction » sociale, analysé par Marx dans les termes de production et de la propriété marchande capitaliste, et qu’il redéploie selon l’autre pôle, celui de la « compétence », reconnue, dans son arbitraire, à travers le procès même de sa production. La reproduction ne s’entend, pas plus chez lui que chez Marx, comme transmission à des héritiers, mais comme reproduction d’une structure de domination. Un thème analogue se trouve développé, par E. O. Wright, dans les termes du marxisme analytique. Un élargissement de même type se trouve au principe de la problématique proposée par Gérard Duménil et D. Lévy, dans la grande fresque qu’ils nous proposent et qui fait apparaître la montée d’un « capito-cadrisme ». Ils interprètent à partir de là l’histoire du capitalisme, avec ses renversements successifs qui marquent l’alternance de la dominance marchande (la « finance ») et de la dominance organisationnelle (les « cadres »). L’œuvre de Foucault éclaire entre autres ce fait que la modernité n’est pas seulement caractérisée par la généralisation de rapports privés, mais tout autant par un maillage organisationnel qui compte semblablement dans l’émergence des formes d’affirmation et d’assujettissement de la subjectivité moderne. Les historiens de la modernité sont naturellement largement convoqués ici. Et une part significative concerne évidemment aussi les sociologues, pour la détermination des caractéristiques de la phase actuelle du capitalisme, soit sous le schème du néo-libéralisme, de la dérégulation universelle, soit sous celui du « post-fordisme » ou de « flexibilisation post-moderne »  de la force de travail. On ne s’étonnera pas non plus d’y trouver un chapitre qui ancre la critique écologique de la société contemporaine dans l’analyse de Marx. De même, une autre section, consacrée aux études sociologiques produites par le courant féministe.

 

Le système-monde, la planète et l’humanité

Les concepts de la structure sociale, rapports de classes et instance étatique correspondante, ne suffisent cependant pas à définir le capitalisme. Ils sont seulement ceux qui le déterminent dans le contexte de l’Etat-nation, caractéristique de la forme moderne de société. Mais cet Etat-nation émerge précisément sous la forme d’un Etat parmi d’autres du même genre, dans un ensemble qui prend progressivement la forme d’un « système des Etat-nations ». Le capitalisme est donc tout à la fois structure (de classe) et système (du monde). Structure historique particulière de l’Etat-nation, et système historique particulier que les Etats-nations forment ensemble. La totalité systémique diffère de la totalité structurelle en ce qu’elle n’est pas organisée par un Etat. Elle ne porte pas référence à un pouvoir supposé commun, porté par des partenaires supposés égaux. Elle ne se réalise pas non plus par la domination d’une classe sur une autre. Le rapport entre les nations, disaient sobrement les théoriciens modernes (de Hobbes à Kant) du contrat, est un « état de guerre ». La relation marchande capitaliste s’y déploie sans rencontrer la prétention d’un pouvoir démocratique supranational régulateur et éventuellement planificateur, supposé commun. Elle s’associe, entre nations, à un pur rapport de force, à la puissance asymétrique des nations du Centre sur les périphéries, limité par le jeu des alliances et la vigueur des résistances.

Rien de tout cela, bien sûr, n’était totalement étranger à Marx. Mais, faute d’avoir opéré une théorisation assez complète de la structure, et notamment de la relation entre économie et Etat capitaliste, entre les deux pôles de la domination structurelle (marché et organisation), et donc aussi entre ses deux faces, économique et politico-juridique, il n’a pas su produire adéquatement cette articulation entre la structure et le système. Le génie de Lénine a, entre autres, été de prendre la question du capitalisme à partir de la dimension mondiale, à partir du système du monde. Il reste que l’impérialisme apparaît encore chez lui comme une « phase » (ultime) du capitalisme. Les tiers-mondistes des années soixante élaborèrent une figure plus adéquate, qui élève les concepts du système au même niveau épistémologique que celui de la structure : l’impérialisme, au sens de l’asymétrie au sein du système-monde, est aussi ancien que le capitalisme lui-même, au sens où le système capitaliste émerge comme une pluralité d’Etats-nations, comme un ensemble au sein duquel les Etats formant le Centre dominent les périphéries et espaces environnants. En ce sens, c’est bien le même capitalisme qui, dans des rapports de force différents, se développe comme salariat au centre et comme esclavage à la périphérie, comme (relative) paix civile au sein des nations occidentales, comme guerre entre elles et comme subjugation et extermination coloniale.

C’est à ce niveau global du système et de son devenir que s’analysent les conditions de la mondialisation, de la politique néolibérale, des résistances qui s’y opposent et du mouvement d’altermondialisation. C’est à ce niveau systémique total aussi que la crise écologique ouverte par le capitalisme est la plus patente, notamment du fait du refus des plus grandes puissances de renoncer à une logique de profit, qui est aussi une logique de destruction inéluctable de la nature qui nous environne.

A ce niveau aussi commence à se percevoir le fait qu’émerge, dans le très long terme, une forme d’Etat-monde capitaliste, englobant et déterminant, sans les faire disparaître, les entités étatiques existantes, et cela dans une relation perverse avec le Système-monde, dont le Centre, ne pouvant éviter que se reproduise à une échelle ultime une forme sociale analogue à celle de l’Etat-nation, cherche à le coloniser à son profit. La très relative légitimité de l’ONU, par exemple, quand elle ne peut être ignorée, se trouve instrumentalement convoquée, quoique avec un succès inégal, pour légitimer les entreprises les plus arbitraires du Centre impérialiste. Rien ne pourra empêcher pourtant que la relation entre le Centre mondial-systémique et Centre mondial-étatique – deux nébuleuses institutionnelles à géométrie variable – ne se profile à l’horizon, oscillant entre connivence et antagonisme, comme la « contradiction principale » du capitalisme.

Une part importante de ce Dictionnaire est donc réservée à cette problématique de la totalité capitaliste. Ainsi les articles consacrés aux théories du système monde, au post-colonialisme, l’analyse du néo-libéralisme présentée par Gérard Duménil et Dominique Lévy, les avancées du marxisme anglo-américain soulignées par Alex Callinicos. A nouveau l’article de Jean-Marie Harribey sur l’écologie.

 

Tendances et pratiques, le marxisme et l’histoire

Le propre de Marx n’est pas seulement d’avoir décrit la structure de la société capitaliste moderne, de l’avoir située dans un schéma général de l’histoire selon la grille d’analyse du matérialisme historique, d’en avoir analysé les tendances spécifiques. Il est d’avoir cherché à élucider les conditions de sa fin et de l’instauration d’une forme supérieure de société.

Cette prise de position face à un avenir, esquissé à partir du présent, ne se ramène ni à un évolutionnisme optimiste qui diagnostiquerait la « révolution » comme un phénomène naturel en lui-même inéluctable, dont on pourrait cependant hâter la venue, ni à une posture normative fondant l’action politique sur la conviction d’un ordre juste à instaurer. Elle ne se comprend que dans les termes d’une dialectique, selon laquelle « l’être » et le « devoir-être » ne sont pas extérieurs l’un à l’autre. Marx décrit la tendance effective du capitalisme à produire ses propres « fossoyeurs ». Mais la tâche de cette classe nouvelle, la classe universelle des travailleurs, lui semble être celle de mettre effectivement en œuvre, à travers la production concertée entre égaux, ce que proclame la société moderne, l’égalité et la liberté, sans qu’elle puisse, sous le capitalisme, le réaliser. Elle ne peut en effet s’affirmer comme la classe universelle – sonnant la fin de la société de classe – qu’en répondant à cette attente. Il ne s’agit pas de se conformer à des valeurs inscrites dans le ciel du monde moderne, mais de répondre à des exigences effectivement à l’œuvre comme exigences.

Ces prétentions modernes ne pouvaient, en réalité, et l’on a vu pourquoi, se réaliser adéquatement dans la forme du régime « plan concerté », du moins pris à la lettre comme elle l’a été sous le collectivisme. Elles demeurent cependant le point de repère. La modernité ne peut pas ne pas promettre chaque jour davantage. Mais elle le fait, à travers ces facteurs modernes de classe que sont le marché et l’organisation, dans les conditions d’un rapport de classe, qui inverse le résultat. La marche vers l’émancipation se conçoit donc comme une lutte de classe sur ces deux fronts pour une société sans classe.

Ceux d’en bas cependant savent d’expérience que les deux pôles, et les deux composantes de la classe dominante qui leur correspondent, ne sont pas de même nature. Ils savent que la coordination « organisée », dans la mesure où l’on peut lui donner la forme de la délibération publique, est, bien plus que la coordination « marchande », susceptible de s’imprégner de co-responsabilité autogestionnaire ou associative, et de communication discursive. Et c’est pourquoi le mouvement ouvrier a régulièrement privilégié l’alliance avec ce pôle (compétence) de la classe dominante contre l’autre, s’efforçant de le disjoindre de lui et de l’hégémoniser.

La lutte de classe pour une société sans classe est en un sens une lutte au nom des prétentions déclarées dans la modernité. Mais cela ne se ramène pas à réaliser ce que le capitalisme ne ferait que promettre. De telles prétentions en effet n’existent pas, n’ont pas de contenu substantiel déterminé, en dehors des luttes qui les font advenir historiquement comme des principes en dehors desquels on ne saurait légitimement gouverner les sociétés. Elles ne seraient que des abstractions inconsistantes en dehors des luttes sociales, qui seules leur donne un contenu concret. La liberté-égalité acquiert ainsi un contenu nouveau quand la lutte des femmes arrache le suffrage universel ou quelque droit face au patriarcat, quand le syndicalisme se fait admettre dans l’entreprise, quand l’homosexualité se fait reconnaître comme valeur égale, quand les peuples opprimés chassent les colonisateurs ou se délivrent de leur emprise économique et culturelle. Pour décliner les grandes figures de la logique, la promesse d’universel n’a de sens que par ses contenus particuliers, résultant d’actes et d’événements singuliers. Les prétentions métastructurelles, par lesquelles, suivant l’exemple de Marx dans Le Capital, il faut commencer l’exposé, ne sont jamais posées, dans leur teneur concrète, que par de telles pratiques, toujours à comprendre comme des « luttes pour la reconnaissance ». Ces pratiques sont celles qui émergent dans le cadre de structures sociales déterminées, constitutives d’une forme particulière de société (elles sont tout simplement inconcevables ailleurs). Mais elles ne sont pas à comprendre comme de simples reflets de ces formes structurelles. Celles-ci ouvrent seulement des espaces définis de possibilités, qui se modifient à mesure que se déploient historiquement les tendances qui sont les leurs.

Le propre de la lutte des exploités dans la forme moderne de société est que, pour autant qu’elle existe, elle va à l’encontre de la logique du capital, celle du pouvoir moderne de classe : celle de l’abstraction du profit, celle de la richesse abstraite, de la destruction de la richesse « concrète ». Elle est tournée vers les valeurs d’usage dont l’usage « vaut » vraiment pour tous. C’est pourquoi cette lutte, à mesure qu’elle se développe, apparaît de plus en plus dans sa dimension culturelle et écologique. Elle se trouve constamment orchestrée par des forces critiques toujours renaissantes au sein de la culture, par des « avant-gardes » régulièrement au rendez-vous, quoique foncièrement imprévisibles.

Dans la forme dialectique que traduit le cercle « métastructure / structures / pratiques » – cercle parce que les prétentions métastructurelles ne sont jamais données que dans des pratiques – se formule ainsi le concept marxien de la lutte moderne de classe. On ne saurait cependant, au nom de cette forme dialectique, se réclamer d’une « dialectique de l’histoire », d’une téléologie historique. La dialectique est certes ce qui permet de dépasser la naïveté ontologique qui oppose la structure à la métastructure comme l’être au devoir-être, le réel à l’idéal, les rapports de forces aux valeurs légitimes ; elle permet ainsi d’aborder en termes réalistes le processus social effectif. Mais son discours n’est recevable que dans les limites de cet objet défini. Elle n’autorise pas à dresser « l’homme » devant « la nature » (dont il n’est qu’une partie) comme un « sujet » devant un « objet ». Ni à concevoir un mouvement dialectique qui serait celui de l’histoire elle-même, comme réalisation de l’homme et de l’humanité. Car il manque à l’histoire ce caractère téléologique, cette visée subjective d’une fin, qui n’appartient qu’aux desseins que peuvent, individuellement ou collectivement, formuler les humains, et qu’elle emporte dans un flux, dont on peut seulement chercher à analyser les tendances. Plus précisément, les pratiques ne se conçoivent que dans des structures sociales déterminées, et toujours en référence à des prétentions métastructurelles ; mais elles n’émergent qu’en fonction des tendances objectives de ces structures, qui modifient sans cesse les relations entre forces productives et rapports de production, et par là les projets concevables ; cela dans le grouillement des surdéterminations et des décalages selon lesquels des formes passées ne cessent d’interférer et de se réinterpréter dans le présent ; dans l’aléa des conjonctures, à travers d’imprévisibles évènements, aux conséquences le plus souvent incalculables. La leçon dialectique hégélienne vient ainsi s’inscrire dans la leçon matérialiste de Spinoza, comme l’action humaine dans une histoire en dernière instance naturelle. Marxisme de la finitude : les hommes ne font pas l’histoire.

Ils agissent pourtant en elle. Nul n’a le monopole de l’action dans l’histoire. Mais la grande masse des exploités et des opprimés a toute raison d’en revendiquer sa part, et de forger toujours à nouveau le projet de « changer le monde ». Aucun échec historique ne pourra les déposséder de leur capacité de projeter un avenir conforme à la dignité qu’ils se reconnaissent. Les mutations technologiques ont pu être utilisées par le néo-libéralisme pour annihiler des dispositifs de solidarité construits par des générations d’affrontement politique et d’invention sociale. Elles peuvent ainsi être prises à témoin à l’encontre des grands projets que désignaient les termes de « socialisme » et de « communisme ». En réalité pourtant, portées par des formes de travail de plus en plus intellectualisées, réclamant toujours plus d’échange intellectuel, de communication et de co-responsabilité (face notamment aux périls que la production fait désormais porter sur l’avenir de l’espèce humaine et son environnement), elles sont de nature à faire que se renouvellent, à un niveau toujours plus large, les luttes modernes d’émancipation, suscitant des capacités inédites à les « conduire jusqu’au bout ». Et c’est pourquoi la révolution ne meurt pas. Sa mort, du moins, n’est pas anticipable dans l’horizon de la modernité.

On trouvera donc dans ce Dictionnaire tout un ensemble d’articles qui visent à élargir  les principes d’analyse des pratiques à l’époque du capitalisme. A orienter vers le débat qui cherche à permettre de penser ensemble l’héritage dialectique porté par l’Ecole de Francfort, les traditions gramsciennes, et qui sous-tend les controverses sur le statut théorique du Capital (à travers des auteurs aussi divers que Kôzô Uno et Helmut Recheilt ou Hans- Georg Backhaus) et les exigences matérialistes reformulées par Althusser, dans une tradition spinoziste, illustrée notamment par Gilles Deleuze, reprise aussi par Toni Negri, mais dont témoignent également sur un autre mode les réflexions croisées de Gerry Cohen et de Jon Elster sur le matérialisme historique. Une large part naturellement à la critique culturelle, depuis Adorno et Lefebvre jusqu’à Fredric Jameson et Raymond Williams.

 



[1]. Théorie Générale, PUF, 1999, Que faire du Capital ?, PUF, 2000, Explication et reconstruction du Capital, PUF, 2004. Diverses traductions de ces ouvrages sont en cours, notamment en anglais ou en chinois.