Jacques BIDET

 

Le fabuleux destin du Capital

 

Contribution au Numéro spécial MARX, du Magazine Le Point,

juin 2009


Le  Capital est l'œuvre  la plus importante de Marx. S'il n'avait pas écrit Le Capital, il serait certes inscrit au patrimoine de la mémoire mondiale. Ses écrits de jeunesse en feraient un philosophe important du XIXe siècle, quelque part entre Hegel et Nietzsche. Le Manifeste et son rôle dans la fondation de la Première Internationale le consacreraient comme un théoricien et un acteur politique de premier ordre en son temps. Mais c'est Le Capital, l’œuvre de sa vie, qui fait de lui un géant sur l'échiquier des grandes options et interprétations du monde contemporain.

Cet ouvrage ne rencontra pas un succès foudroyant dans l’immédiat, mais d’emblée une diffusion assez internationale. Le Livre I, paru en 1867, remanié en 1872, fut presque aussitôt traduit en russe, puis en français, en italien à partir de 1882, en anglais en 1887, en espagnol en 1898. Les Livres II et III parurent après la mort de Marx, en 1885 et 1894. Mais il ne viendra au centre des débats politiques publics qu’une fois gagnés, à la fin du XIXe siècle, tout à la fois le mouvement ouvrier et l’intelligentsia allemande. C’est à partir de cette rencontre qu’il deviendra le foyer dans lequel d'immenses forces sociales et intellectuelles entreront en fusion, via des porte-parole éminents, de Rosa Luxembourg à Lénine, puis de Gramsci à Mao. Tous acteurs politiques et intellectuels. Ainsi était-il devenu, au milieu du XXe siècle, le livre le plus coté après la Bible. Et l’on vous donnait le choix : si l'on vous exile sur un îlot sauvage lequel emportez-vous ?

Tout ça, comme on le sait, n'a duré qu'un temps. Ceux qui tentèrent de mettre en œuvre la doctrine – abolir le marché capitaliste et organiser une société démocratiquement planifiée –, parvinrent certes à quelques succès, mais au terme d’épisodes tragiques ils connurent des fins calamiteuses, URSS, ou durent finalement rentrer dans le rang, Chine. Bien sûr, les idées de Marx ont aussi profondément marqué le reste du monde, les socialismes, les économies mixtes, la lutte des classes et les mouvements de libération nationale. Mais cela ne peut cacher que ce qu'annonçait Le Capital, le passage à un type supérieur de société, ne s'est produit nulle part et ne semble plus pouvoir se produire dans les termes qu'il annonçait.

Malgré tout, pourtant, ce livre garde le charme de la jeunesse. D'un bout à l'autre du monde, ceux mêmes qui ne l'ont jamais lu, semblent en retrouver spontanément l’inspiration, dès qu'ils se révoltent contre l'injustice et l'irrationalité destructrice du monde qui les entoure. La raison en est qu’ils sont formés par lui, parce qu'il continue à former le discours social commun. Mais d'où lui vient ce mystérieux pouvoir ? D'où vient que, génération après génération, et aujourd'hui plus que jamais, que c’est dans cet écrit que ceux qui veulent « changer le monde » viennent chercher leurs instruments de critique et d'analyse ?

Le Capital n'a pas seulement donné au socialisme sa théorie. Il lui a donné aussi son récit. Le « Grand Récit », comme on dit, qui met la théorie en mouvement. Le Capital est un livre de théorie ordonné comme un récit. C'est là le secret de sa puissance. Mais aussi son ambiguïté.

Il commence comme toutes les théories scientifiques : par le commencement, par les structures et les notions les plus générales, comme le travail, la marchandise et la valeur. Et il construit progressivement une machinerie conceptuelle qui lui permettra d'analyser les phénomènes les plus concrets. Il commence par l'idée que le monde moderne est un marché. Rien n'est produit qui ne soit marchandise. Mais – et c'est là où les choses se compliquent – l'une de ces marchandises est la « force de travail ». Et le capitaliste qu'il achète va lui faire produire une valeur supérieure à la sienne propre, que mesure son salaire. Etc. Il doit en faire le maximum, sinon il disparaît. Si ce n'est pas lui, c'est le concurrent qui gagne. Si bien qu'au total le capitalisme n'est pas une affaire entre un travailleur A et un entrepreneur B, mais entre deux classes sociales, celle qui possède des moyens de production, et celle qui en est dépourvue. De la concurrence résultera la concentration du capital en grandes corporations, et la constitution d'une « classe ouvrière » qui deviendra progressivement une force universelle capable de s'organiser et d'instaurer un régime démocratique de production concertée entre tous.

Pourquoi ce message a-t-il eu un tel succès ? Les forces qui l'ont porté se sont désignées comme celles du « mouvement ouvrier ». Elles ont forgé une identité ouvrière, révolutionnaire. En réalité pourtant, le marxisme, dès la fin du XIXe siècle, fut aussi un mouvement des employés, des fonctionnaires, des cadres de l'administration et des intellectuels. On sait la part qu'ont prise les professeurs et les militaires dans les révolutions socialistes. Pour son premier Conseil des ministres, Lénine pouvait recruter à bac + 5 parmi les animateurs de son mouvement. Du jamais vu dans l’histoire des démocraties…

Cet idéal d'une société planifiée, un idéal d’égalité et de rationalité, était bien sûr accessible au peuple travailleur, qui subissait la loi impitoyable du marché, et d'abord du marché de la force de travail. Mais c'était aussi là le langage spontané de tout ce monde des fonctionnaires et de managers, d'intellectuels, qui constituait, jusque dans les couches privilégiées, face au propriétaire capitaliste, cet autre pôle, dont Burnham salua l'émergence dans L'ère des organisateurs. Et les travailleurs savaient d'instinct qu'ils ne pouvaient se renforcer, et envisager d'abattre  « le capital » qu'en faisant alliance avec ces forces de l'organisation et de la culture. Les ouvriers de Carmaux vont spontanément trouver Jaurès. Une image à portée générale.

Le secret du fabuleux destin du Capital est dans cette alliance historique, entre les forces du travail industriel et celles de l'organisation et de la culture, qu'il allait susciter fournissant aux unes et aux autres le repérage qu'elles attendaient. Car les bolcheviques mirent effectivement en œuvre, non sans appréhension, cette substitution de la planification au marché, qui déjà dans la militarisation de l'économie au cours de la première guerre mondiale avait fait la preuve de son efficacité. Passons sur les détails de l'histoire. La conséquence fut que l'encadrement se mua peu à peu en une nouvelle classe dirigeante, sous l'égide d'un « parti unique », que Marx n'avait pas envisagé. « Le » parti, héros de la geste révolutionnaire, souda la communauté, mais à la façon d'un pouvoir privé, incontrôlé et tout-puissant, sur les affaires publiques, étouffant l’institution démocratique.

Quand on rapporte ainsi le Grand Récit jusqu'à son terme, on comprend aussi que Le Capital devait se lire tout autrement. Qu’il prenait sens à rebours de sa lettre. Au fond, Marx, comme tous les grands théoriciens, se trouve dépassé par sa théorie. La classe dominante à l'époque moderne n'est pas seulement celle des « capitalistes », comme il la nomme. Elle présente aussi un autre pôle, qui s'appuie non pas sur la propriété et le marché, mais sur la compétence et l'organisation. Deux positions privilégiées, antagoniques mais convergentes, qui se reproduisent structurellement.

Il y a bien deux classes. Mais la lutte de classes est un jeu à trois, où ceux d'en bas, appelons-les la « classe fondamentale », doivent affronter tout à la fois les puissances du marché et les hiérarchies de la bureaucratie. La théorie de Marx n'est pas une « doctrine » qui serait à prendre ou à laisser. Elle est construite comme une théorie scientifique. Elle porte donc en elle la faculté d'être corrigée. Il faut tout simplement chercher à y discerner le vrai et le faux. Et c'est bien à partir de là qu’une nouvelle génération reprend aujourd'hui intérêt à lire Le Capital. Avec cette distance, qui permet de réinterroger l’œuvre. On découvre dans quelles limites, mais aussi avec quelle pertinence, ses catégories centrales demeurent d’actualité : exploitation, fétichisme de la marchandise, plus-value, reproduction des classes sociales, pouvoir de classe, lutte de classe, armée industrielle de réserve, paupérisation, crise du capital. C’est en ce sens qu’aujourd’hui les héritiers de Marx, Marx and Sons, selon le titre du livre de Derrida, tentent de reprendre le fil du récit. En écrivant « parti » en minuscules et « révolutions » au pluriel.

 

La journée de travail

 

Il y a pire encore que l’exploitation, explique Marx au chapitre 10 du Livre I du Capital, c’est la surexploitation, qui ne respecte pas les conditions normales de la vie. D’où la « lutte séculaire pour les limites de la journée de travail ».

 

« (…) Tout à coup s'élève la voix du travailleur :

La marchandise que je t'ai vendue se distingue de la tourbe des autres marchandises, parce que son usage crée de la valeur, et une valeur plus grande qu'elle ne coûte elle-même. C'est pour cela que tu l'as achetée. Ce qui pour toi semble accroissement de capital, est pour moi, excédant de travail. Toi et moi, nous ne connaissons sur le marché qu'une loi, celle de l'échange des marchandises. La consommation de la marchandise appartient non au vendeur qui l'aliène, mais à l'acheteur qui l'acquiert. L'usage de ma force de travail t'appartient donc. Mais par le prix quotidien de sa vente, je dois chaque jour pouvoir la reproduire et la vendre de nouveau. Abstraction faite de l'âge et d'autres causes naturelles de dépérissement, je dois être aussi vigoureux et dispos demain qu'aujourd'hui, pour reprendre mon travail avec la même force. Tu me prêches constamment l'évangile de « l'épargne », de « l'abstinence » et de « l'économie ». Fort bien ! Je veux, en administrateur sage et intelligent, économiser mon unique fortune, ma force de travail, et m'abstenir de toute folle prodigalité. Je veux chaque jour n'en mettre en mouvement, n'en convertir en travail, en un mot n'en dépenser que juste ce qui sera compatible avec sa durée normale et son développement régulier. Par une prolongation outre mesure de la journée de travail, tu peux en un seul jour mobiliser une plus grande quantité de ma force que je n'en puis remplacer en trois (…), c'est-à-dire tu ne me payes que un tiers de sa valeur journalière, tu me voles donc chaque jour deux tiers de ma marchandise. Tu payes une force de travail d'un jour quand tu en uses une de trois. Tu violes notre contrat et la loi des échanges. Je demande donc une journée de travail de durée normale, et je la demande sans faire appel à ton cœur, car, dans les affaires, il n'y a pas de place pour le sentiment. Tu peux être un bourgeois modèle, peut-être membre de la société protectrice des animaux, et, par-dessus le marché, en odeur de sainteté; peu importe. La chose que tu représentes vis-à-vis de moi n'a rien dans la poitrine; ce qui semble y palpiter, ce sont les battements de mon propre cœur. J'exige la journée de travail normal, parce que je veux la valeur de ma marchandise, comme tout autre vendeur. »