Jacques Bidet

 

Objections adressées à Jean-Marie Harribey au sujet de la théorie des services publics

 

Débat avec Jean-Marie Harribey, au MATIS, laboratoire d'économie de Paris-I, le 24 septembre 2003.


 

Ces « objections » font suite au texte que j'ai précédemment écrit en réponse à l'article de Jean-Marie Harribey paru dans La Pensée, en 2002, et à un échange de lettres avec lui.

 

Je dis d'abord mon accord sur un point essentiel : il faut reconnaître les services publics comme authentiques producteurs de richesse, et non à partir de leur seule contribution à la richesse marchande. Le marxisme classique répond mal à cette question. Nous allons donc tenter de la reprendre, avec claire conscience que nous le faisons au niveau le plus abstrait.

 

Ma thèse générale est cependant la suivante.

1. L'analyse de Jean-Marie Harribey ne me semble pas compatible avec la matrice marxienne à laquelle il se réfère.

2. Cette analyse me semble éclectique. Elle appréhende le salariat privé en termes marxiens, et le salariat public en termes standards.

3. Elle ne propose pas une nouvelle théorie de la richesse, comme elle dit, mais une nouvelle théorie de la valeur, qui ne peut rendre compte ni de l'exploitation des salariés du public, ni de la structure de classe du capitalisme.

4. Elle pointe cependant de vraies difficultés de l'analyse de Marx, qui manifestent la nécessité de reprendre les choses par le commencement.

 

Rappel de la théorie de Jean-Marie Harribey.

1. Dans le marxisme classique, les fonctionnaires sont payés par un impôt prélevé sur la plus-value et les salaires. Les services qu'ils produisent contribuent à élever la productivité de la force de travail, et par là à augmenter la masse de la production et le taux de profit. Ils sont donc analysés, comme chez les libéraux, à partir de leur seul impact sur la production marchande. Cela dit schématiquement.

2. Jean-Marie Harribey fait valoir que le travail fonctionnaire est producteur d'une richesse qui doit d'abord être reconnue, et compter pour elle-même. D’accord. Mais il avance, pour soutenir cette thèse, la formulation suivante : « la force de travail (ou le travail) s'échange non pas contre un revenu prélevé, mais contre un revenu produit ».

3. Cela veut dire : la force de travail s'échange contre son produit, ou l’équivalent de son produit. Ou encore, l'échange a lieu entre:

-- ce qui est produit : le service, le produit du travail,

-- ce qui a reçu : le salaire.

5. Pour tenter d’exprimer cette thèse « à la façon de Marx », une refondation sémantique (une réorganisation conceptuelle) est nécessaire à Jean-Marie Harribey, qui propose de distinguer :

-- valeurs monétaires marchandes : les marchandises

-- valeurs monétaires non-marchandes : services publics.

Et ce ne sont pas là seulement, comme le pourrait suggèrer le schéma I, deux sortes de valeur d'usage. Mais deux sortes de valeur, comme le précise, du reste, le premier point de la réponse qu'il me fait. Et c’est pourquoi elles pourront, à ses yeux, s'additionner comme des valeurs.

Elles ont en effet en commun d'être subsumées sous une commune forme « valeur ». Qui n'est pas la forme marchandise, mais la forme monétaire, laquelle est, dit Jean-Marie, une autre « forme valeur », plus abstraite que la marchandise.

6. Comment s'établit cette valeur ?

Réponse : par le prix que le public accorde aux services publics en donnant son accord à l'impôt : au regard, je suppose, de l'utilité qu'il attribue à ces services. Utilité reconnue par une reconnaissance qui fixe la valeur d'échange du service : c’est-à- dire la valeur à laquelle s'échangera ce service public.

 

Première critique de la position de Jean-Marie Harribey

1. Cette analyse me semble incompatible avec la matrice marxiste qui est sa référence. Certes la terminologie est souvent celle de la « valeur de la force de travail ». Mais l'expression fonctionne au sens de « valeur du travail ». Selon cette analyse en effet, ce qui est payé, c'est le travail du fonctionnaire, pour ce qu'il produit, c'est-à-dire le service rendu par la force de travail dans son procès de travail. Certes l'Etat paie des « salaires », mais ce qu'il paie ainsi, c'est le produit du travail des fonctionnaires, c'est-à-dire leur travail en tant qu'il produit ces effets utiles.

2. Or il me semble que Jean-Marie Harribey ne peut pas tenir à la fois deux discours :

-- le salaire paie le travail, le service produit,

-- le salaire paie la force de travail.

Car s'il acceptait la seconde hypothèse (ce qu'il n'évoque jamais), son marxisme le conduirait alors à évaluer le salaire par la valeur des biens-salaire, et non par la valeur du bien produit.

3. Ce qui fait ici problème,ce n’est pas la valeur du « service marchand », ou des « marchandises services ». La difficulté ne concerne pas l'application du concept marxien de valeur aux services, mais au non-marchand. Je pense que nous sommes d'accord sur ce point. Mais il me semble que Jean-Marie Harribey résout la difficulté par une sorte de coup de force qui ne respecte pas les présupposés des concepts qu'il emploie. Du moins si l'on veut rapporter ce concept à la matrice marxienne. Jean-Marie Harribey voudrait additionner des grandeurs qu'il définit par des procédures qui s'excluent mutuellement. Il pose la question : « le fonctionnaire produit-il le revenu qu'il perçoit ? ». Ce n'est pas que le marxisme réponde « non » à une telle question. Seulement, dans sa grammaire, cette question ne peut se poser : car on produit des biens, et non pas des revenus.

4. Cette contrariété entre l'analyse de Jean-Marie Harribey et celle de Marx se manifeste dans sa thèse selon laquelle les fonctionnaires ne sont pas exploités, ni exploitables, du reste. Effectivement, selon son analyse, ils reçoivent la contrepartie de ce qu'ils produisent, la valeur du bien qu'ils produisent. Au fond, Jean-Marie Harribey utilise contre l'idée d'une exploitation des fonctionnaires l'argument de l'économie néoclassique contre l'idée d'exploitation en général : leur travail est payé pour ce qu'il produit. C'est, en effet, à ses yeux, leur travail qui est payé et non la force de travail.

5. Marx me semble pourtant avoir proposé une théorie de l'exploitation applicable aux fonctionnaires. Bien sûr, ce n'est pas l'Etat qui exploite : l'exploitation est un rapport de classe. Mais le concept marxien d'exploitation est d'abord un concept général : dans cette généralité, il signifie toujours et seulement que le producteur travaille, au profit d'autrui, plus longtemps que le travail nécessaire à la production de sa propre subsistance (laquelle, il est vrai, inclut des biens publics, culturel, etc., mais je laisse de côté cet aspect, essentiel pourtant, de la question). Ce processus d'exploitation se réalise selon des mécanismes propres à chaque mode de production : esclavage, servage, capitalisme, et avec des incidences dans chaque cas incomparables.

6. Le concept marxien d'exploitation s'applique ici dans un contexte qui ne pas celui de la valeur, ni de la plus-value. Ou plutôt : le contexte n'est pas celui de la plus-value, le surproduit ne s'accumule pas sous la forme abstraite de la plus-value. Il est celui de la valeur, au sens où les biens salaire des fonctionnaires sont des marchandises. Mais il excède le cadre de la valeur, du fait qu'il ne produit pas de marchandises, ni donc de valeur, ni de plus-value. Mais cela n'est pas impliqué dans le concept général d'exploitation, qui transcende ce contexte spécifique. Si l'on veut considérer le caractère particulier de l'exploitation capitaliste, et de l’exploitation des fonctionnaires (ou celle des indépendants, ou des salariés du privé, ou des « sans »), il faudrait aller beaucoup plus loin dans l'analyse. Mais précisément l'approche de Jean-Marie Harribey empêche de poser le problème

7. On ne peut en effet poser le problème qu'en reliant les différents secteurs dans des formes théoriquement recevables. La question de savoir comment on passe d'un contexte théorique à un autre. Comment on relie, dans la société capitaliste,

-- les rapports marchands du salariat privé,

-- les rapports non-marchands du salariat public.

Jean-Marie Harribey le fait en homogénéisant leurs produits par leur caractère de valeur monétaire. Or par là il s'affranchit d'un précepte fondamental souvent répété par Marx : les économistes ont bien compris la question de la grandeur de la valeur, mais n'ont jamais considéré sa forme. Sa forme, c'est-à-dire sa forme sociale, la forme sociale dans laquelle il y a valeur. C'est-à-dire : la forme « production -- circulation marchande ». Soit la forme marché en tant qu'elle implique l'argent. Dans l'analyse de Marx, ce ne sont pas là deux « formes-valeur », qui seraient la marchandise et l'argent. Mais une seule et même « forme » (ou rapport de production), dans laquelle il y a valeur au sens propre de valeur marchande, valeur qui s'exprime dans l'argent, équivalent général. C'est-à-dire où se donnent tout à la fois la substance abstraite de la valeur et l'accès à toutes les valeurs d'usage du système. Par quoi "le marché est une merveille", comme dit Hayek  (c'est en ce sens que Marx parle de la « beauté » du marché, mais cet énoncé intervient au moment le plus abstrait où le marché n’est pas encore pris dans sa forme capitaliste).

Bref, l'analyse de Marx réserve la « valeur » au contexte de la production marchande : c'est ce contexte qui définit la valeur comme un rapport social. Cela ne signifie pas du tout que le secteur public soit nécessairement conçu comme exclusivement dépendant : il produit des valeur d'usage que ne crée pas le privé, il contribue à « faire vivre » le privé. Au total, il me semble donc que Jean-Marie Harribey opère un coup de force théorique. Il passe à une autre théorie, sans vouloir lâcher la première.

 

Second volet de la critique

 

1. Jean-Marie Harribey élargit le champ de la valeur en recourant à la notion d'anticipation. Il construit ainsi une séquence logique : 1. Décision d'investir, c'est-à-dire anticipation, création monétaire, 2. Production du service, qui est une création de valeur, et rémunération du service, en contrepartie égale à la valeur produite.

Dans ce contexte, il demande à l'anticipation de remplir la fonction de validation. « La validation est effectuée ex ante par une décision collective et se confond avec l'anticipation », page 6. Or, me semble-t-il, on comprend aisément ce qu'est la validation ex post. Mais plus difficilement la validation ex ante.

2. Voyons cela de plus près. La validation ex post est impliquée dans le concept marxien de production marchande, qui fonctionne sur la base de rééquilibrages a posteriori permanents. Rééquilibrages nécessaires parce que les anticipations des agents sont toujours plus ou moins fautives, entraînent des déséquilibres, qui sont autant d'opportunités offertes à l'initiative privée des acteurs rationnels. Marx expose la forme marché comme une forme rationnelle qui fournit, par la concurrence dans la branche et entre branches, 1/ une contrainte de productivité, 2/ un équilibre dans l'allocation des ressources selon les branches, 3/ une information aux agents par les prix de marché. C'est là le contexte théorique de la valeur, qui désigne une « forme sociale » particulière de production dans sa rationalité propre. Et c'est sur ce fond que tout le reste du Capital va développer les contradictions propres à cette forme. On voit pourquoi il n'est pas si facile d'étendre la notion de valeur à la production non-marchande.

3 Jean-Marie Harribey a sans doute pourtant raison de poser la question de la validation dans le domaine du service public et de mobiliser ici la notion d'anticipation. Car un tel problème se pose dans toute société, pour toute production sociale. Il s'agit toujours de savoir comment la société coordonne rationnellement sa production. Marx évoque souvent à ce sujet l'idée qu'il existe deux formes :

-- le marché, qui donne lieu à la « valeur » des marchandises, selon une logique qui est celle de la valeur (c'est-à-dire du marché), a posteriori,

-- l'organisation systématique, qui équilibre a priori par une anticipation globale, c'est-à-dire qui ne donne pas lieu à des marchandises répondant aux mécanismes marchands de la valeur.

En réalité, il y a toujours certes :

-- d'une part, articulation entre ex ante et ex post,

-- d'autre part, imbrication entre le marché et l’organisation (l'entreprise privée est une organisation, le fonctionnaire vit de marchandises, etc. etc.), et ce sont là les deux pôles de ce qu'il convient d'appeler « l'institution ».

La tentative de les conjoindre par la monnaie ne me semble pas convaincante, parce que ce n'est pas la monnaie qui est ici la forme primaire de validation des marchandises. Mais le marché lui-même, auquel appartient la forme monnaie. Mais il n'y a pas de raccourci théorique concevable par la monnaie. Parce que la monnaie n'est pas "l'institution" par excellence. Dans l'organisation du service public, les dispositifs de validation sont de nature différente. Ils passent par une détermination des compétences, des procédures de communication, de contrôle, d’incitation, à la fois juridiques et culturels, et liés à l'environnement marchand par la monnaie.

Conclusion. Il faut, me semble-t-il penser l'articulation autrement, plus modestement. Cet autrement serait la voie comparative, qui aurait pour objectif de manifester la supériorité productive du service public sur le service privé, et plus généralement du socialisme sur le capitalisme. Et il est bien vrai (je suis d'accord avec Jean-Marie Harribey sur ce point) que le salariat public préfigure le socialisme. Mais à l'intérieur du capitalisme. Il est donc encore un salariat capitaliste (encore faudrait-il reprendre ces questions en termes dialectiques, dynamiques, historiques).

J'ajoute simplement que cette analyse s'est en effet tenue au niveau le plus abstrait, celui de la Section 1 du Livre I du Capital. Où, selon moi, la question de la production non-marchande a sa place logique (au même titre que le marché), qui n’est pas seulement un niveau plus « concret », comme l'avance Jean-Marie.

J'ajoute encore qu’entrer dans le concret, ce serait se confronter au fait que marché et organisation sont les « facteurs de classe ». Il faudrait alors entrer dans l'analyse de classe. Mais c'est là une question ultérieure.

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