Jacques Bidet

Hégémonie, intellectuels et communisme : pour une refondation méta/structurelle au-delà de Bourdieu et de Gramsci

paru dans Les cahiers de la Fondation Gabriel Péri, N°2, Intellectuels et communisme, 2006, et en italien dans Alternativi, 2007, la revue théorique de Rifondazione


 

 

La question qui nous est posée, celle des « intellectuels » et du « communisme », m'a conduit à pousser plus avant une analyse que j'avais commencée dans les termes d'une théorie des classes sociales dans la forme moderne de société, et développée en théorie de l'hégémonie et des alliances de classe[1]. La considération du rôle des intellectuels en général, et de leurs positions par rapport à l'enjeu énigmatique du communisme, s'appuiera sur cette  investigation et la prolongera. Elle visera l'époque moderne dans son ensemble, mais singulièrement le temps présent. Elle prendra le communisme comme une question d'avenir. Et Marx comme une figure historique discutable.

Le présent essai esquisse un schème théorique, qu’il restera à mettre à l’épreuve sur des réalités historiques complexes, surdéterminées et contradictoires. La théorie vise à rendre possible l’analyse empirique. Elle ne peut en tenir lieu.

 

 

1. Intellectuels et hégémonie. De Bourdieu à Gramsci.

 

Bourdieu, l'intellectuel et l'universel

Bourdieu a consacré à ce thème des développements célèbres[2]. Le prince, pour mener à bien son entreprise de pouvoir et de puissance, a besoin d'une légitimité que seul l'intellectuel peut lui procurer. Comme on ne peut gouverner qu’au nom de l’universel, il tend à s’instaurer une division du pouvoir entre une instance temporelle et une instance spirituelle. Le maître spirituel ne peut jouer son rôle que dans la mesure où il apparaît comme totalement détaché des intérêts du chef temporel, comme le pur serviteur de l’universel. C’est là son intérêt particulier. À la mesure de la pression de la multitude, il est conduit à élever la barre des exigences. Tel serait le mécanisme moteur sur la voie tortueuse du progrès historique. Telle est du moins la « raison d’espérer » que nous lègue Bourdieu.

Cette analyse, qui, selon lui, renvoie à une « loi anthropologique universelle », reste cependant à mes yeux trop générale, pour qualifier la position de l'intellectuel dans la forme moderne de société. La raison en est que la question  de « l'hégémonie » −  au sens où l'exercice du pouvoir n'est pas celui d'un simple rapport de forces, mais suppose aussi un procès de légitimation relevant d'une instance autonome − s'y pose dans des conditions très définies, qui ne se résument pas aux rapports entre le prince et le peuple autour de l'intérêt général supposé. D'une part, en effet, à l'époque moderne, « l’universel » s'énonce d’une façon spécifique, dans les termes, sans précédent historique, d'une déclaration de droit entre des partenaires supposés libres, égaux et rationnels, − c'est la leçon, problématique, du libéralisme classique. D'autre part, l'hégémonie est une affaire de classe, et la figure de « l'intellectuel » renvoie à la spécificité du rapport moderne de classe, − c'est là le legs, énigmatique, du marxisme.

 

Gramsci, l'intellectuel et la classe

C’est Gramsci, on le sait, héritier de cette double tradition, qui a su poser le problème en termes opératoires. L'hégémonie est l'attribut de la classe dirigeante, qui ne domine en effet au plan économique − c'est-à-dire ne s'impose à travers des rapports de production qui sont aussi des rapports d'exploitation − qu'en se constituant en pouvoir politique, en assurant par des appareils institutionnels adéquats la mise en œuvre du droit que ces rapports impliquent. Mais ce pouvoir politique ne peut lui-même s'exercer que s'il obtient l'assentiment des masses. Gramsci désigne sous le nom de « société civile » (et ce n'est pas le lieu ici d'analyser le détournement de sens qu'il opère sur cette expression) l'ensemble des institutions qui y contribuent, telles que l'Eglise, les syndicats, les écoles, soulignant qu'en dépit de leur caractère privé elles ne sont pas moins « d'État ».

Il élargit ainsi la perspective traditionnelle, concentrée sur la « superstructure politique », en prenant en considération des institutions qu'il désigne comme celles de « l'hégémonie », vouées à la production de l'éthique et du consentement social indispensable au pouvoir de classe. Il donne par là consistance à l'analyse marxienne, invitant à décrypter dans ses formes sociales concrètes ce que Marx n’évoquait qu’en termes de « superstructure idéologique ». Au total, institutions politiques et société civile forment les deux volets complémentaires, deux moments dialectiques du concept « élargi » d'État qu'il propose. « La principale nouveauté introduite par Gramsci, écrit Carlos Nelson Coutinho, est la perception du fait que l'hégémonie − en tant que figure sociale − possède une base matérielle propre, un espace manifestation spécifique et autonome »[3]. Et c'est cette idée que Althusser reprendra dans le concept d' « appareil idéologique d'État ». L'État, en tant qu'il est la condition d'existence de la structure économique capitaliste, est compris comme l'ensemble des institutions non seulement politiques, mais aussi idéologiques et culturelles dans lesquelles s'articule le « rapport de classe ».

Tout « intellectuel » se trouve ainsi au service d'une classe, contribuant à lui fournir la conscience qu'elle a de soi. C'est dans cette perspective que Gramsci analyse le rôle des grands intellectuels du libéralisme (Croce) ou de fascisme (Gentile). Mais il donne d'emblée à ce terme une plus grande extension. Sont des « intellectuels » tous ceux qui se trouvent impliqués dans cette fonction culturelle de promotion de « l'hégémonie ». Et ce qui vaut pour les classes dominantes est tout aussi vrai de l'émergence d'une classe révolutionnaire. Le prolétariat ne peut accéder au pouvoir politique s'il ne conquiert cette masse sociale d’intellectuels ordinaires voués à la tâche hégémonique, s'il ne construit ce « bloc historique »[4] qui soude société politique et société civile.

La théorisation de Gramsci constitue un important « élargissement » de celle de Marx. Elle manifeste, comme le montre Guido Liguori,  « la non-séparation, l'unité dialectique entre politique et société, entre économie et État »[5]. Contre la thèse libérale de la séparation moderne entre l'économie et la politique, et contre tout « économisme », elle manifeste la relation dialectique entre ces deux niveaux. Et surtout, elle assigne au marxisme une tâche alors nouvelle, ou du moins à laquelle il manque d'être explicitement reconnue et thématisée comme telle : celle du décryptage du champ nouveau que Gramsci désigne sous le nom de la « société civile », et qui recouvre toutes les institutions culturelles modernes en tant qu'elles sont parties prenantes du rapport de classe. Elle constitue un legs décisif pour toute la tradition ultérieure.

 

L'universel, la classe, l’hégémonie et l’intellectuel

Il y aurait certes à partir de là bien d’autres leçons à prendre auprès de ces deux maîtres. Ce sont pourtant des questions que je me permettrai de leur poser.

La première, adressée à Gramsci, est de savoir si le tableau qu'il fournit des rapports de classe à l'époque moderne est suffisant, suffisamment général, pour l'analyse des processus hégémoniques dans la modernité. L'analyse de classe n’est certes opératoire que si elle sait affronter la concrétude des situations historiques. Mais, on le verra, cela n'ôte pas sa pertinence à la question de la forme générale du rapport de classe dans la modernité. Car la réponse qu'on lui donne commande l'idée que l'on peut se faire des conditions et enjeux de la lutte pour l'hégémonie, et le contenu même du concept d'hégémonie.

La seconde interrogation concerne « l'universel », appréhendé par Bourdieu en termes sociologique de légitimation, et auquel Gramsci, tout en l’impliquant dans la conception, issue de Rousseau, de la construction intersubjective d’une volonté générale, donne une consistance dialectique dans les traits concrets de la « vie éthique ».

Ces deux questions se ramènent en réalité à une seule. Car il apparaîtra que l'on doit, pour être réaliste en théorie, « élargir » encore, la théorie de la structure de classe propre à la forme moderne de société, sa complexité propre ne se révélant qu'à partir des prétentions d'universalité qui sont les siennes. Et cela m’amènera à faire retour sur la théorisation de Marx, sur la question de l'universel telle qu'il la place nécessairement au commencement de son discours théorique de la modernité, au principe de sa « critique de l'économie politique », au début du Capital. Car c'est ainsi seulement, me semble-t-il, que l'on pourra mettre au jour les conditions ultimes de cette inséparabilité des moments économique, politique et éthico-culturel dans la forme moderne de société. Et donc aussi les conditions structurelles de l'émergence d'une hégémonie moderne. Et de la figure de l'intellectuel impliquée dans la pratique du « prince moderne ». Tel est du moins le défi du présent essai.

 

2. La structure de classes, contexte de l'hégémonie

 

 Intellectuels et modernité

Je partirai de la thèse de Marx selon laquelle la forme moderne de société n'est pas fondée sur un ordre supposé naturel, sur une inégalité de statut entre les personnes, comme ce fut le cas dans les sociétés antérieures, mais sur la référence à l'égalité de tous. Et l'on perçoit déjà que la question de l'intellectuel est en ce sens une question spécifiquement moderne. Ce n'est pas que les princes des âges anciens n'aient pas eu besoin de tels médiateurs. Auguste s'entourait d'une cour de brillants écrivains, et Sénèque hantait la maison de Néron. Le pouvoir politique a toujours eu structurellement besoin du pouvoir spirituel. Mais le propre du monde moderne réside dans une référence « spirituelle », une désignation de ce qui peut être reconnu comme légitime, sans précédent dans la radicalité et l'universalité de sa proclamation, − et qui appelle la figure spécifique de l'intellectuel. Les humanistes florentins en fournissent sans doute la première mouture, même s'il est vrai que « le champ intellectuel », au sens étroit, ne s'organise que beaucoup plus tard. Et l’on sait qu'en France c'est à partir de l'affaire Dreyfus qu'il se cristallise dans sa forme contemporaine[6]. Avant Zola pourtant, il y eut Voltaire et Rousseau[7], Savonarole et Galilée, selon une méta/structure[8] déjà active, longtemps avant d'être triomphante.

 

Marx, l'universel et le devenir des classes dans la modernité

C'est à la singulière unité, propre à cette logique sociale, entre l'économique et le juridico-politique qu'il faut en effet remonter. Le présupposé de la forme moderne de société est, du moins selon l'analyse marxienne, qu’elle est censément constituée d'échanges entre des personnes qui se reconnaissent libres, égales et rationnelles, établissant entre elles leurs rapports de coopération dans la forme du marché − et l’on remarque que la théorie marxienne de la valeur s’énonce dans des termes qui sont tout à la fois rigoureusement économiques et rigoureusement juridico-politiques, dialectisant d’emblée le rapport entre les deux « sphères ».  C'est pour des raisons théoriquement contraignantes qu'il commence ainsi son discours théorique du Capital. Mais, poursuit-il, le marché ne se développe dans sa forme moderne et sa prétention universelle que dans les conditions du capitalisme, dans lesquelles le rapport d'échange entre égaux et libres médiatise et masque l'exploitation du travailleur par le capitaliste. Marx entend montrer que le capitalisme tend cependant historiquement à se dépasser, puisque la concurrence pousse à la concentration des grandes entreprises jusqu'à la position de monopole. C'est donc, progressivement, un autre mode de coordination sociale qui tend à prédominer : non plus le marché entre des propriétés indépendantes, mais l'organisation systématique, que l'on voit déjà à l'œuvre, fut-ce de façon despotique, dans la grande entreprise. Non plus le rééquilibrage a posteriori, toujours recommencé, des projets concurrentiels des entreprises privées, mais le dessein d'ensemble a priori d'une volonté unifiée articulant fins et moyens. C'est, à ses yeux, dans ces conditions que l'on voit inéluctablement pointer les conditions d'une révolution socialiste. C'est-à-dire de l'advenue d'une « classe universelle ». Autre nom de l'abolition des classes.

 

Critique de la théorisation marxienne

Il y a assurément quelque vérité dans cette thèse historique. Je me limiterai cependant ici à la part d'erreur qu'elle comporte. Ce n'est pas tant que la révolution « socialiste » ainsi comprise − et c'est ainsi que l'ont comprise les bolcheviks, substituant au marché l'organisation totale − conduit à une nouvelle société de classe. Le plus grave est le déficit analytique initial de l'analyse de la société « capitaliste ». Marx fait certes apparaître que la référence rationnelle et raisonnable de la forme moderne de société ne pouvait être le seul marché, supposé constituer une loi naturelle. Il révèle l’irrecevabilité radicale d'une telle figure, fétichiste, aliénée. L'homme moderne, en effet, ne saurait accepter comme ordre social que celui dont il peut librement convenir avec autrui, dont tous peuvent convenir ensemble. Déployant sur le terrain de l'économie une figure que la philosophie moderne avait élaborée au plan de la politique, Marx procède ainsi à la « critique l'économie politique ». Il invite expressément son lecteur, dès le premier chapitre du Capital, à se représenter qu’un autre mode de coopération est possible, fondé sur la propriété commune et le « plan concerté ». Il lui a seulement manqué de comprendre que le marché et l'organisation − au sens prégnant où ces deux termes désignent les deux formes-limites rationnelles de la coordination sociale du travail − ne renvoient pas à deux phases successives, ni au chemin qui conduit du capitalisme au socialisme, mais bien aux deux pôles constitutifs de la forme moderne (ou « capitaliste ») de société, et de la rationalité qui lui est propre. Soit à la condition de classe de l’homme moderne. En même temps qu'à la forme antagonique de son universel.

Ce n'est pas seulement que marché et organisation, ces deux figures polaires que Marx a eu le génie de dégager et de placer au centre de son investigation, constituent, dans l’abstrait, les deux grandes formes institutionnelles alternatives de la coordination sociale. Le point décisif est qu'elles sont intimement liées l'une à l'autre, selon un rapport de complémentarité et d'antagonisme, et selon un principe d'englobance mutuelle à tous les niveaux de la société. Et surtout qu'elles sont, en même temps que les deux grandes « médiations » rationnelles, les deux facteurs de classe qui, dans leur mutuelle imbrication, constituent le rapport moderne de classe. [9]

 

La structure moderne de classe et l’universel concret

La société moderne ne se réduit pas à son être « capitaliste », pour autant que ce terme renvoie à la seule propriété privée, et aux institutions et processus qui s'y attachent. La production publique de richesse (à travers des institutions d'enseignement, de santé, etc., et de l'ensemble du système administratif) y est partout considérable. Depuis longtemps. Foucault en a fourni une description pour l’âge classique[10]. Et l'on sait qu'aujourd'hui le nombre de fonctionnaires ne faiblit pas dans les statistiques, ni la consommation hors marché. Mais il ne s'agit pas seulement d’institutions parallèles et alternatives. Car au sein de l'entreprise marchande elle-même s'exerce une fonction, non marchande : l'organisation. Et cette autre fonction traverse l'ensemble de la société. Le couple antagonique marché/organisation constitue la structure même de « l'institution » moderne [11].

La classe dominante comporte donc deux pôles, l'un autour du procès marchand, l'autre autour du procès organisationnel. L’un où fonctionnent des titres de propriété, l'autre où s'exhibent des titres de « compétence » reconnue (avec les diverses sortes d'arbitraire qui s'attachent à sa détermination). Chacun de ses pôles étant pourvu des conditions structurelles de sa « reproduction ».

C'est dans ce champ bipolarisé que se décrypte la figure moderne de « l'intellectuel », et sur ce terrain aussi que se déploie la grande armée des « intellectuels » par fonction. Ce qui ne veut pas dire que l'on pourrait leur assigner ainsi une position naturelle de classe, du côté des compétents. Leur intervention est à comprendre dans la complexité du rapport de classe moderne. Soit dans les relations complexes entre la « classe dominante » et la « classe fondamentale »[12].

Cette « classe dominante » à deux pôles, en effet, ne fait jamais que ce qu'elle peut. Elle contient un processus social dont elle n'est pas le moteur. En un sens bien défini, ce sont les masses qui « font l'histoire ». Et non seulement au sens où le travail de ceux d’en bas est la base même de la vie sociale. Mais aussi parce que cette vie se manifeste corrélativement dans leur incessante capacité critique à discuter/retourner les mécanismes marchands et les dispositifs organisationnels hiérarchiques qui structurent leur vie de producteurs exploités et de citoyens dirigés. La classe fondamentale ne vit que de constamment subvertir la machinerie du marché capitaliste, qui vise l'accumulation du profit, et celle de l'organisation, qui vise la monopolisation du pouvoir. Sous cette double modalité, elle porte pratiquement, créativement, critique à la richesse/puissance que Marx désigne comme « abstraite », au sens où elle n'a pas pour fin les valeurs d'usage concrètes de la vie, mais se déploie comme fin en soi. À cela la classe fondamentale oppose les « valeurs d'usage », c'est-à-dire le besoin et le désir de la chose concrète, la vie. Universalité concrète contre universalité abstraite. Face aux mécanismes rationnels abstraits de ces deux médiations (marché, organisation), elle avance l’immédiateté d’un discours qui s'impose comme tel à travers les luttes sociales.

 

La lutte hégémonique : les trois positions d'hégémonie

Ce terme de « lutte » renvoie à un concept qui ne peut s'entendre proprement que de la classe fondamentale. La « lutte », dans sa conceptualité théorique (qui n'est pas celle, triviale, du « conflit ») est inséparable de la parole d'en bas, de sa valeur d'universalité concrète. D’en haut, on ne « lutte » pas, on exerce communément un pouvoir à travers des mécanismes marchands ou organisationnels. Si l’on peut, cependant, parler de lutte hégémonique en général, c’est parce que la politique, même en haut, ne peut pas ne pas s’impliquer dans des procès d'alliance et de connivence avec les luttes de la classe fondamentale, et jusque dans leur prétention d'universalité concrète.

Ces luttes n'existent pas en dehors de leur élaboration intellectuelle et culturelle, qui commence par la forme même qu'elle se donne, l'éthique dont elle se nourrit, le style auquel les participants se reconnaissent. On ne peut donc se représenter que les intellectuels auraient leur siège en haut, dans le pôle de la « compétence », séparés des gens d'en bas comme le serait le travail intellectuel du travail manuel, − catégories à prendre, du reste, avec mille précautions. La lutte pour l'hégémonie n'est intelligible dans son ensemble qu'à la condition de prendre en compte la nature des relations entre les divers éléments du rapport moderne de classe[13].

La classe dominante (conservons ce terme, même si cette catégorie de « domination » est un concept problématique, insuffisant et trompeur) ne peut exister que par l'articulation de ses deux pôles, marché et organisation. L'actionnaire ne peut exploiter qu'avec le concours du gestionnaire. Deux fonctions corrélatives, mais distinctes. Et deux logiques relativement antagonistes. La voie marchande capitaliste a pour perspective la course au profit, fondée sur la concurrence dans l'exploitation de la force de travail. Elle répugne aux règlements, aux partages et aux objectifs imposés. Elle s’adresse à ceux qui peuvent suivre. La voie de l'organisation, de « management », s’adresse à tous, Elle répugne au laisser-faire. Elle a sa propre logique, qui traverse toute la société, et qui trouve à tous ses niveaux, dans toutes les sphères, marchandes ou non, jusqu'au sommet, des forces sociales dont la perspective « naturelle » est celle de l’élaboration de projets de société, de la distribution des tâches et des revenus . Ou du moins de l'organisation bureaucratique selon un « plan concerté ».

Les deux logiques (marché/organisation) sont polairement antagoniques, et en ce sens exclusives l'une de l'autre, comme l’a souligné l’économie institutionaliste (O. Williamson). Mais chacune des deux positions d'hégémonie en haut combine à sa façon ces deux logiques. Les deux positions d'hégémonie, dont les occupants, dans les nations où la modernité a suffisamment développé ses tendances propres, alternent généralement au pouvoir sont ainsi en relative connivence. Elles ne sont pas à comprendre comme des logiques exclusives l'une de l'autre, mais comme deux positions concurrentes, dont chacune s'efforce de domestiquer la logique de l'autre, sous la dominance de sa logique propre. Il convient donc de distinguer le concept de « pôle » de celui de « position d'hégémonie », même si l'on peut aussi parfois employer un terme pour l'autre. Selon le rapport de forces, la capacité de suprématie de chacune de ces deux parties − c'est-à-dire des forces sociales qui occupent ces positions − fluctue historiquement, de même que l’identité des « partis » politiques plus ou moins polarisés par ces positions, − c'est-à-dire organisant les parties qui les occupent. Mais il s'agit toujours de la même polarité − Républicains/Démocrates ici, Conservateurs /Sociaux-démocrates ailleurs, etc. −, même si la prédominance d'une logique sur l'autre est extrêmement variable à l'intérieur de chaque position. En d'autres termes, le rapport de forces entre les deux positions se traduit à l'intérieur de chacune d'elles en rapport de force entre les deux logiques. La partie la plus forte impose sa logique à l'autre.

 

Le haut et le bas, la droite et la gauche

La question reste cependant de savoir quels rapports ces deux positions d’hégémonie (propriété /organisation), qui sont en haut, peuvent entretenir avec la couple droite /gauche. Deux métaphores spatiales dont l’hétérogénéité est symptomatique du caractère mouvant et dialectique du rapport de classe lui-même[14]. Et notamment de la nature fluctuante de formations politiques partagées entre compétence et multitude.

Le rapport de forces entre les deux positions dominantes et le contenu hégémonique de chacune d’elle sont en réalité principalement déterminés par l’influence de la troisième, celle de la classe que j'appelle « fondamentale »[15], qui apparaît à ceux d'en haut comme la masse à gouverner, − alors qu'elle tend elle-même, comme en témoignent ses longs combats pour le suffrage universel, à poser que le gouvernement est l'affaire de tous. Or la lutte historique de cette classe vers l'hégémonie a toujours été fondée, en même temps que sur l'union entre ses fractions constitutives, sur l'alliance avec le pôle de la « compétence ». Il est clair en effet que le mode de domination que celle-ci présente, − parce qu'il est inséparable de l'exposé public des fins et des moyens d'entreprises qu'ils supposent toujours de quelque façon communes − se distingue de celui de la « propriété », dont l'objectif reconnu est de faire du profit, quelle qu'en soit l'incidence sur la population, la nature et la culture. Le pôle de la compétence ne peut pas ne pas s'adresser à la classe fondamentale dans son ensemble en la prenant pour juge de son action, supposée servir l'intérêt universel. Et celle-ci ne peut donc pas ne pas le reconnaître en retour comme son partenaire dans la grande lutte dont il a lui-même l'initiative. La stratégie politique d'en bas a donc été régulièrement de s'allier à la compétence, de chercher à la désolidariser de l'autre pôle de la domination et à la placer sous son influence.

Telle a été la stratégie hégémonique du « mouvement ouvrier » sur un siècle et demi. Elle a notamment nourri les grandes et fécondes utopies du XXe siècle. Ce n'est pas le lieu ici d'en faire le bilan, jusqu'au point critique où nous en sommes. On admettra seulement que, sans même parler de l'échec des expériences « communistes », le processus engagé d'en bas dans la forme de cette alliance connaît une crise profonde. Que, dans le processus dit de « mondialisation », le pôle des compétents l'a emporté sur celui de la classe fondamentale. Qu'il a, dans ces conditions, convergé avec le pôle de la propriété. Et que, dans ces conditions, la question de la lutte pour l'hégémonie est entièrement à reprendre.

 

 

3. L'hégémonie comme tâche des intellectuels

 

Quelle est dans ce jeu la place de « l’intellectuel » ? Pourquoi les intellectuels ne sont-ils pas également répartis dans l'espace des classes sociales ? Pourquoi sont-ils plutôt « de gauche » ? Dans quelle mesure le sont-ils ? Et dans quelles conditions ? Que signifie être intellectuel et être un intellectuel de gauche ? Existe-t-il, a-t-il existé, existe-t-il encore une relation spécifique des intellectuels au « communisme » ?

 

Les intellectuels et la politique

Ce qui fait la grandeur des « grands » intellectuels, c'est qu'ils inventent des réponses (conceptuelles, esthétiques, politiques) adéquates, opératoires, à des questions qui se posent − et cela, en général, parce qu'ils ont su inventer la question elle-même, donner forme à une question qui se cherchait −, de telle sorte qu'après eux on ne peut que répéter. Tant, du moins, qu'un autre ensuite…, mais encore faut-il que les conditions en soient données. Aux grandes questions, en effet, il n'y a pas une infinité de réponses.

Ce travail des intellectuels créateurs est, comme l'a montré la sociologie, inséparable de celui qui s'opère dans le « champ intellectuel » dont ils relèvent. L'ensemble de ces champs divers se relie dans le travail discursif et plastique qui parcourt toutes les strates de la société, dans la culture d'un temps. Certains cependant en sont, par leur fonction, des spécialistes. Il n’y a pas de coupure épistémologique entre les intellectuels qui ont un nom et les intellectuels anonymes. Car c'est en définitive parce que tous les hommes sont des intellectuels qu'il y a des intellectuels, grands ou petits. Qui ne sont tels, en effet, qu'à la mesure de leur capacité à interpeller comme intellectuels les hommes sans qualité.

Les intellectuels inventent de nouveaux langages, des formes dans lesquelles le monde se donne autrement, et qui informeront des pratiques, susciteront des subjectivités nouvelles. Ils brisent l'évidence du sens commun, de la figure reçue. Ils portent critique, chassant les vieux songes, livrant au rire ce que l'on a cru et croit encore secrètement encore. Ils confèrent un autre sens aux mots de la tribu. Ils enseignent à penser ensemble les choses contraires. Ils donnent comme insoutenable ce que l'on a accepté. Comme possible ce qui n'était que désirable. Comme désirable ce dont on n’osait rêver. C’est du moins ce que l’on attend d’eux

Ils sont au cœur de la politique, parce que celle-ci n'est rien d'autre que la conduite de notre vie. Car, même s'ils « ne font pas de politique » − par crainte de se perdre aux amours du prince, ou de se piéger dans les parties −, la politique trouve chez eux sa substance. La pratique de l'homme ordinaire dialectise à chaque moment l'intellectuel et le politique, suspendue qu’elle est à cette double et unique question : que faut-il faire ? et comment ?

L'intellectuel sait plus que tout autre − et même s'il ne veut pas le savoir − que ce dont on ne peut rien dire, mieux vaut le taire. Il parle donc de notre vie. Il s'agit toujours de la vie de l'homme ordinaire, dans sa condition ordinaire, dans sa condition sociale.

Il n’en parle pas en position de surplomb, mais dans des conditions commandées par la forme même de la société, dans l'antagonisme bipolaire qu’y revêt le présupposé moderne d'universalité : liberté de chacun dans son rapport à chacun, qui ne se réalise que par celle de tous ensemble. Il parle, il œuvre nécessairement à partir des positions d'hégémonie, qui sont en effet les positions de l'interpellation. Il relève des structures de l'hégémonie politique. Et semblable est la condition les intellectuels fonctionnels, sollicités par les différentes positions d’hégémonies selon leur attraction antagonique.

S'il semble parfois y échapper, c'est, d'une part parce que son oeuvre est ouverte à plusieurs interprétations (cette architecture est-elle fasciste ? ou simplement moderne ?). Et d'autre part aussi, d'une façon plus troublante, parce que le couple structurel des deux « facteurs de classe » est celui même qui constitue la forme de notre entendement /raison sociale, le couple métastructurel du rationnel-raisonnable (Verstand /Vernunft). Les intellectuels peuvent donc se donner parfois comme des figures idéales, au-dessus de toutes les divisions. Ils n'échappent cependant pas à une structure antagonique de questionnement qui est ancrée dans la forme moderne de société, ni à la contradiction de classe dont cet antagonisme n’est encore que la condition formelle.

 

Les intellectuels et les trois positions d'hégémonie

La « droite », en tant qu'elle représente le parti de la propriété, de l’hégémonie de marché, n'a pas grand besoin d'intellectuels. La raison en est qu'elle n'a pas grand-chose à dire. Son universalité est abstraite, parce que telle est la logique du profit. Son discours repose sur l'idée que le marché (capitaliste) est en principe ce qui est le mieux pour tous, le principe de la prospérité. Elle ne prône pas de fin publique, ni de valeur publique, si ce n'est l'éminence de l'individualité sur toute autre valeur, la grandeur et la fécondité de l'action qui procède de l'individu. Elle n'a pas à argumenter, ni à illustrer, ni à exemplifier, ni à héroïser au-delà de l'éthique du risque et l'esprit d'entreprise. Il lui reste, il est vrai, un vaste champ de critique des pathologies de la bureaucratie. Elle donne au monde de la petite entreprise et du travail indépendant sur le marché un firmament où refléter ses rêves. Au salariat elle peut proposer des valeurs de sécurité (sous la conviction que les patrons sont les plus capables), bien fragiles cependant, et de protection sous contrôle. Elle peut, à l'usage de ces fins diverses, mobiliser toutes les figures du passé. Mais il lui manque la matière concrète pour un discours positif, pour une vision du monde. Car il n'est pas dans la nature du marché capitaliste de proposer la société des fins concrètes. Ses « grands intellectuels », grands dans la part qu’ils prirent au combat contre les forces sociales prémodernes, sont rarement des valeurs d'avenir.

L'autre pôle, par contre, celui de « l'organisation », qui détermine des objectifs, fait des plans, est nécessairement impliqué dans le tourbillon infini de l'élucidation et de l'explication de ce qu'il veut, de ce qui peut être publiquement légitimé. Dans la perspective de sa propre puissance, il est en proie à la nécessité d'expliquer pour convaincre. Il doit définir des fins sociales, des moyens, des critères, et les fonder sur des valeurs censément universelles. Il doit s'illustrer lui-même comme pôle la science et de la raison. Promouvoir ses héros. Il s'organise en sous-systèmes d'excellence, selon les divers champs de la pratique intellectuelle.

Tout serait simple s'il ne s'agissait pas là de positions d'hégémonie.

L’hégémonie d'en haut consiste d'abord à gagner l'audience de l'autre pôle dominant. D'où tout ce mouvement d'attraction, d'emprunts et d'appropriations mutuelles. Les grands intellectuels de la domination sont, à ce niveau, ceux qui se manifestent comme les plus aptes à combiner ces figures antagoniques.

C’est en bas cependant que, pour ceux d'en haut,  se pose la question principale. Car c'est là qu'est la multitude. Et le pouvoir hégémonique ne se dispute en haut que pour l'emprise sur la classe fondamentale. Il faut donc que l'universel lui soit promis, concédé. Et ce sont naturellement les agents de la compétence qui sont les mieux en mesure de proposer les figures d'un monde à venir dans lequel, les privilèges de la propriété ayant cessé de prévaloir, une vie digne serait assurée à tous, par voie de solidarité redistributive et par le traitement de chacun selon son mérite. L'exposé des desseins supposés concertés en commun parle plus à l'intelligence de discours de conviction qui vante le mérite du laisser-faire, soit l'injonction à ceux du bas de laisser faire ceux qui sont en haut. Le pôle de la compétence est le mieux placé pour l’exercice du pouvoir intellectuel. Le pôle la propriété possède, il est vrai, d’autres moyens de se faire entendre.

En bas, cependant, se joue la partie fondamentale. Car ce qui est ici en jeu, l’enjeu, ce n'est pas seulement ce dont lui parle, comme telle, la compétence, et qui concerne par définition les meilleurs moyens d'accéder aux fins. Ce sont les fins elles- mêmes. Les besoins essentiels et des désirs inassouvis. Ce qui vaut la peine d'être vécu. Le bonheur. La forme authentique de vie. La culture, en somme. L'universalité concrète et substantielle. Ce discours advient entre tous. Et les intellectuels ne sont tels que dans la mesure où ils participent à cette invention collective[16].

 

Les intellectuels, la Gauche, le communisme

Le pouvoir d'en bas ne se manifeste sur la scène de l'histoire que lorsqu'il est assez puissant pour hégémoniser le pôle la compétence. C'est alors seulement que l'on peut parler de « la Gauche », au sens emphatique du terme, par contraste avec la situation de bipartisme (souvent désignée en droite/gauche), qui marque la faiblesse du mouvement d'en bas, − situation commune, il est vrai. La Gauche, majuscule, se dessine quand l'union entre les fractions la classe fondamentale est assez puissante pour imposer, « hégémoniquement »,  l'alliance au pôle de la compétence.

On a vu à l'œuvre cette hégémonie d'en bas, inégale et fluctuante, à diverses reprises au long du XXe siècle. Portée, il est vrai, par l'utopie du « plan concerté ». Ce fut le temps du socialisme et du communisme. Des « intellectuels de gauche ». Et les intellectuels socialistes ne furent pas moins nombreux que ceux réputés communistes à quelque moment au moins de leur parcours. La scission entre les deux familles est en un sens paradoxal. L’utopie la plus radicale, qui exprimait  le plus fortement l'universel moderne d'égalité et de fraternité, était aussi celle qui s'en remettait le plus expressément au schème de l'organisation supposée concertée. La voie organisationnelle (versus marchande) semblait être le remède le plus radical contre l’emprise anarchique et destructive du marché, la seule garantie fiable d’une promotion égale de tous et le ressort d’une puissance réellement commune, la voie démocratique par excellence. À travers ce prisme, le communisme de l'Ouest pouvait se reconnaître malgré tout quelque peu dans celui de l'Est, attribuant son négatif à des aléas historiques surmontables. Et tel fut aussi l’espoir des « damnés de la terre », car c’est bien sous cette bannière que furent engagées les grandes luttes de libération. « L’intellectuel communiste » a, dans ces conditions, représenté, un temps, la figure par excellence de l’engagement dans la poussée universaliste hégémonique d’en bas. Sartre lui-même[17]

Le déclin radical du « communisme occidental » a du reste moins à voir avec la fin catastrophique du collectivisme soviétique − dont il n'avait jamais prôné ni l’institution spécifique (le parti unique), ni le programme économique (celui d’une économie purement administrée), ni la politique culturelle − qu'avec la crise de l'État-nation, emporté dans le procès de la mondialisation néolibérale. Il fut largement le fruit de la désintégration rampante de ce contexte national dans lequel la classe fondamentale avait depuis deux siècles mené sa lutte pour l'hégémonie. C'est le sol même de sa lutte qui se dérobait sous ses pieds. Et cela dès la fin des années 70 (je rejoins, en ce sens, l’analyse de Perry Anderson). Bien avant 86.

 

 

4. Intellectuels, hégémonie et communisme dans l'horizon le plus large

 

Mais cette histoire n'est pas close. Elle est à considérer de plus haut. La question moderne de l'hégémonie est elle-même à entendre dans un contexte plus vaste, dont l'État-nation ne constituent qu'un volet. L'autre dimension est celle du Système-monde. Toute la problématique est donc à reprendre dans son ensemble historique et géopolitique.

 

Les intellectuels et le système du monde.

Parvenus à ce point, nous ne sommes en effet qu’à la moitié de l’analyse. La « forme moderne de société », en effet, ce n'est pas seulement la structure de classe telle qu'elle se donne au sein de chaque État-nation. La modernité, c'est aussi, corrélativement et depuis son origine, le Système-monde, la configuration centre/périphéries. Qui est le tout. Dans ce contexte, la question de l'hégémonie se pose en de tout autres termes, et prend un tout autre sens[18]. Et il faudrait à nouveau un long exposé pour en retracer les conditions.

La puissance impérialiste se donne certes d'autres moyens que la force pure. Et l'on peut être tenté de les appréhender dans la grammaire de Gramsci. C'est là pourtant que la catégorie d'universel fait la différence. Car il ne s'agit pas, dans l'espace du Système-monde, d'une hégémonie convoquant chacun comme libre, égal et rationnel. Dans le système du monde, rien de tel n’est officiellement « déclaré ». Nulle constitution d'ensemble renvoyant censément à ce présupposé, comme c'est le cas dans le contexte de l'État-nation. Pas d'organisation supposée commune, mais seulement des rapports de marché − lesquels, faute d'être reliés à la critique de la centricité supposée, n’ont de référence que formelle à la libertégalité.

Les grands libéraux, intellectuels de l'hégémonie libérale au sein des États-nations, et du centre en général, ont régulièrement été les porte-parole des prétentions les plus impudentes de la supériorité occidentale, les hérauts impitoyables de l'invasion coloniale. L'œuvre de D. Losurdo, entre autres choses, illustre abondamment ce point.

 On sait qu'un autre type d'intellectuels a  corrélativement surgi, typiquement l'intellectuel du tiers-monde. Césaire, Fanon, etc. Intellectuels des guerres de libération et de la décolonisation qui se poursuit dans le combat postcolonial. Ils représentent l'universalité de la prétention moderne d'égalité. Et déjà Lénine, engageant un processus révolutionnaire de classe dans une position de peuple périphérique, convoquait non seulement les prolétaires, mais aussi les peuples captifs, ouvrant à l’universalité un horizon ultérieur. Encombré, il est vrai, par une énorme contradiction entre les visées naturelles de la classe fondamentale au centre et des damnés de la périphérie.       

 

L'hégémonie dans la genèse et dans l'histoire de la modernité

Pour démêler tous ces fils, il faudrait, une fois reconnue cette double configuration, « structurelle », au sein de l'État-nation, et « systémique », au sein du Système-monde, reprendre l'histoire moderne à partir de ses commencements. Apparaît alors, dans un nouveau discours d’hégémonie, une potentialité révolutionnaire qui monte en puissance contre l'ancien monde. Elle produit depuis la Florence renaissante, ses intellectuels. Au siècle des Lumières, l'hégémonie moderne commence à pénétrer et à travailler l'ensemble du corps social au point que les institutions prémodernes, fondées sur l'inégalité de statut, commencent à vaciller. Au regard de la bipolarité qui ne fait encore que s’esquisser, la matrice sociale dominante, et donc aussi l’hégémonie, est encore relativement indifférenciée. Ce qu'on appelle alors « libéralisme » comporte aussi parfois tout autant, associé à « l’Etat de police », le souci d’organisation sociale et de « sécurité » universelle qui sera celui de la « social-démocratie »[19]. Les révolutions qui suivent, au XIXe siècle, la voie de la Révolution Française sont de grands mouvements populaires sous l'égide d'une bourgeoisie dont les intellectuels demeurent encore souvent relativement ambivalents. S’y dessinent déjà la droite et la gauche, mais l'une et l'autre se trouvent encore étroitement mêlées dans le combat contre l'ancien monde[20].

Dans les révolutions du XXe siècle, la classe  fondamentale est encore plus  profondément engagée, − généralement, du moins, car il y eut aussi des révolution d’en haut, « passives » comme dit Gramsci. Mais, cette fois, sous l'égide du pôle hégémonique de la compétence. Tel est, me semble-t-il, leur point commun. Turquie, URSS, Chine, Inde, Amérique Latine, Tiers-Monde. Cette seconde génération de révolutions, héritière du mouvement ouvrier (là, du moins, où il existait), en même temps que de luttes anti-impérialistes aussi anciennes que l’invasion coloniale, est ancrées dans les périphéries. L’importance qu’y a pris le « pôle organisationnel » est, me semble-t-il, à référer à plusieurs facteurs. A la tradition, née en Europe pour les raisons que l’on a vues et reprise ailleurs pour les mêmes raisons, d’une alliance stratégique de la classe fondamentale avec les compétents. Au fait, aussi, que la colonisation a le plus souvent monopolisé la sphère du marché capitaliste, laissant aux « élites » locales la seule voie administrative de promotion, notamment au sein de ses armées. Enfin, ultérieurement, à l’essor général de ce pôle à cette époque dans le contexte mondial de la révolution managériale, qui était du reste de nature à contribuer à la popularisation d’une certaine idée de « socialisme »[21].

Au terme de cheminements divers, à travers des péripéties plus ou moins dramatiques, l'ensemble des sociétés humaines se retrouve aujourd'hui, au-delà des expériences collectivistes, au-delà des situations coloniales, plus ou moins, et quoique fort inégalement, dans les conditions formelles de l'État-nation, celles que définit la configuration structurelle de classe typique de la « forme moderne de société ». À ce détail près que la réalité de l'État-nation, qui s'estompe en périphérie, tend à se retraduire sur des espaces plus larges, tandis que le rapport systémique (impérialiste) en vient à jouer un rôle de plus en plus prépondérant. Et c’est, me semble-t-il, dans ce contexte qu'émerge, au lointain horizon, une forme « État-monde », non pas comme une utopie, mais derrière notre dos comme une réalité structurelle ultime, intimement mêlée, dans un rapport pervers, à la forme du système-monde, centre /périphéries, ou Nord /Sud. Dans ce contexte, c'est un nouvel universel qui voit le jour. La question moderne de l'hégémonie, à son stade ultime. Et il reste à savoir quelle sorte d'intellectuel on attend à cette heure.

 

Marx comme intellectuel et la question du communisme

Dans ce contexte, on ne peut pas ne pas revenir sur la figure de Marx comme « grand intellectuel », représentatif du XIXe et du XXe siècles. Grand stratège de l’union en bas et, par ses silences − car c’est contre la propriété qu’il concentre ses traits − autant que par la logique de son analyse, de l’alliance de la classe fondamentale au pôle des compétents. Intellectuel « organique » de la classe fondamentale sans doute, à laquelle il fournit des éléments essentiels d'analyse et de stratégie. Mais aussi intellectuel encore ancré dans le pôle organisationnel à partir duquel il pense la transformation révolutionnaire du monde moderne comme un processus conduisant de l'ordre marchand, celui du pouvoir des propriétaires, à l’organisation concertée. Il conçoit celle-ci, une fois délivrée de la propriété, comme la forme même dans laquelle l’égalité et la transparence discursive se font prévaloir. Identifiant « l'association des travailleurs » et la forme organisée de la coordination sociale de la production, il combat la bureaucratie comme une pathologie, mais l’ignore comme facteur de classe. Il ouvre la voie aux grands mouvements d’émancipation et aux grandes utopies du XXe siècle, sur lesquelles pèse encore pourtant le poids de la « compétence ». Il exemplifie d’avance la radicalité de l’intellectualité du communisme classique, mais aussi quelque peu ses limites

Le travail théorique de Marx fournit de multiples stimulations qui peuvent nous aider à dépasser ces limites. Mais il n'en produit pas le concept. Il faut désormais commencer à aller avec lui au-delà de lui[22], et aussi contre lui. Si l'on désigne sous le nom de communisme l'horizon qui s'ouvre à partir de la lutte universelle de la classe fondamentale, nul doute pourtant que l'intellectuel multiforme qu'il requiert soit déjà à l’œuvre. Tout autour de nous.


 

[1]. Voir Théorie générale, PUF 1999 et Explication et reconstruction du Capital, PUF, 2004. Ainsi qu’à Philosophie politique de l’altermondialisation, en préparation.

[2]. Raisons Présentes, pp. 239-244. Voir aussi pp. 164-167. Ainsi que Les règles de l’art, pp. 459-473, La noblesse d’Etat, pp. 548-559 et Leçon sur la leçon, passim. Pour la critique de cette approche, je me permets de renvoyer à mon article « L’universel comme fin et comme commencement », Actuel Marx N°20, Autour de Pierre Bourdieu, PUF, 1996.

[3]. Il pensiero politico di Gramsci, Edizioni Unipoli, Milan, 2006, p. 101

[4]. Jacques Texier, dans sa polémique avec N. Bobbio, en  1967, avait justement souligné le caractère central de ce concept dans la théorisation de Gramsci.

[5]. Sentieri gramsciani, Carocci, Roma, 2006, p. 35.

[6]. Voir Frédérique Matonti, Arts, culture et intellectuels de gauche au XX° siècle, in J-J Becker et G. Candar, Histoire des Gauches en France, La Découverte, 2004, tome 2, pp. 684 et sq.

[7]. Voir Michel Vovelle, La gauche et les Lumières, ibid., tome 1, p. 37.

[8]. Par méta/structure, j’entends la relation dialectique entre la métastructure et la structure de classe dans la forme moderne de société. La métastructure est le présupposé de libertégalité-rationalité posé par la structure, qui ne la pose cependant jamais que sous une forme amphibologique témoignant que dans le rapport de classe elle s'est toujours déjà « retournée  en son contraire ». La métastructure présente, dans leurs relations dialectiques, deux pôles, celui de l'interindividualité (de chacun à chacun) et celui de la centricité (entre tous), selon deux faces, celle de l'entendement économique et celui de la raison juridico-politique. La bipolarité métastructurelle détermine le caractère bipolaire de la classe dominante. Pour l’explication de ce corps de concepts, je ne puis que renvoyer aux ouvrages indiqués à la note (1) ci-dessus. Et aux nombreux articles que l’on trouvera sur mon site http://perso.wanadoo.fr/jacques.bidet/.

[9]. Voir Théorie générale, et surtout Explication et reconstruction du Capital, dont c'est l'objet. J’y reconsidère point par point tout l'édifice théorique de Marx, en montrant qu'il doit être reconstruit sur la base de ces deux pôles, le marché et l'organisation. Je propose donc un nouvel exposé, qui commence sur cette base bipolaire, et va jusqu’aux conclusions ultimes de cette considération. A l’inverse de la démarche marxienne, qui reste malgré tout logico-historique, c'est-à-dire téléologique, prenant, en sous-mains de la forme « logique » d’exposé, celle du « grand récit » qui nous conduit de l’un à l’autre pôle.

[10]. Je m’en explique dans un article consacré à la culture politique moderne selon Foucault : « Foucault et le néolibéralisme, Rationalité, révolution, résistance », Actuel Marx, n°40, PUF 2006.

[11]. Pour l'ensemble de ses concepts, voir mon livre Théorie générale, PUF, 1999.

[12]. Ensemble de ceux dont le travail est exploité à travers le rapport de classe spécifiquement moderne, formant des fractions distinctes, selon qu’y prédomine le marché (paysans, artisans, etc.), l'organisation (salariés du public), ou que les deux facteurs s'y conjuguent plus étroitement (salariés du privé). Ils forment une seule classe, que je désigne comme « la classe fondamentale ».

[13]. Pour un exposé argumenté, voir Explication et reconstruction du Capital, pages 219-252.

[14]. Du côté des historiens, on trouvera chez Maurice Agulhon, qui campe le triple « droite /gauche //Révolution » (versus droite /gauche) comme la configuration typique de la lutte des classes en France, une corroboration de l’analyse méta/structurelle ici proposée. Voir son Introduction à Histoire des Gauches en France, cf. supra, tome 1, pp. 23-33.

[15].

[16]. Voir le travail que toute une école a réalisé, à la suite de Koselleck, sous le nom d’ « histoire des concepts ». Notamment, chez les historiens français, autour de la Révolution Française. Entre autres, Jacques Guilhaumou, L’avènement des porte-parole de la République (1789-1790), Presses Universitaires de Septentrion, 1998.

[17]. C’est François Fejtö qui rapporte comment Sartre assume encore cette position après l’intervention soviétique en Hongrie en 1956. Voir Le Monde, 7 octobre 2006, Livres, p. 7.

[18]. On retrouve ici une « hégémonie » au sens vulgaire. C'est d'abord celle de la puissance impérialiste centrale sur les puissances secondaires, qui en attendent les meilleures conditions d'un partage de la domination planétaire. Les concepts du Système-monde ne peuvent pas être les mêmes que ceux de l'État-nation.

[19]. Ce qui se trouve désigné comme le « libéralisme » au XVIIIe siècle, par exemple dans les livres que Foucault lui consacre, concerne, tout autant que l'ordre du marché, l'organisation concertée d'une grande part de l'existence sociale. Et l'on voit aussi, un « contrat social mondial social-démocrate », fort typique de cette « gauche » mondiale, se désigner équivalemment comme un « libéralisme encadré ». Voir David Held, Un nouveau contrat mondial, Pour une gouvernance social-démocrate, Sciences-Po, Les Presses, 2005, p. 54.

[20]. Michel Vovelle, ibid., pp. 50-61.

[21]. Sur ces questions encore, voir les analyses de Gérard Duménil, et ses travaux en collaboration avec Dominique Lévy.

[22]. Toni Negri, à mon sens, ne pense assez avec lui pour aller au-delà de lui, ni contre lui. Sa recherche, qui prend les choses à partir de la classe fondamentale, est cependant singulièrement stimulante.