Jacques Bidet

professeur émérite à l’Université de Paris-X

 

La pauvreté dans la forme moderne de société.

 

Intervention à l'Ecole doctorale d’Aix en Provence,

25 septembre 2006.

Alain Leroux (éd.), Leçons de philosophie économique IV : La pauvreté dans les pays riches, Economica, 2009. 37 000 signes [FRA]


 

« Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison. »

Céline, Le voyage au bout de la nuit, Gallimard, NRF, p. 200.

 

 

 

Dans la sorte de débat que nous avons ici, la pauvreté figure comme une notion de sens commun dont nous avons la charge d’examiner dans quelle mesure il peut être élevé au niveau du concept. Au plan analytique, selon les moyens propres aux diverses disciplines : histoire, économie, sociologie, etc. Depuis quand y a-t-il des « pauvres » ? Et qu'entend-on par là ? Au plan critique : pourquoi encore des pauvres alors que la société progresse ? Au plan normatif : quel niveau d'existence sociale est acceptable ou non pour la personne ? Au plan politique : comment vaincre la pauvreté ?

Au sein de la « communauté scientifique », la philosophie ne travaille qu'au second degré sur les élaborations conceptuelles fournies par les diverses sciences sociales. Elle s'interroge donc sur les concepts qu'elles produisent. Un tel concept est-il recevable ? Quel usage légitime peut-on en faire ? Je proposerai ici une analyse en référence à l'approche marxienne, que je prendrai comme un discours de « sciences sociales », et dont je tenterai une critique.

 

1. La théorie de l’exploitation : un substitut à celle de la pauvreté ?

Il faut cependant commencer par « déminer » le terrain. Sans ce déminage méticuleux, on risque de convoquer un marxisme convenu, impropre à participer aux débats en cours.

De prime abord, à l'idée de pauvreté Marx semble avoir substitué celle d'exploitation : non plus les riches contres les pauvres, mais les exploiteurs contre les exploités. Les exploités sont ceux qui travaillent plus longtemps que le temps de travail impliqué dans la production des biens qu'ils consomment. Ils travaillent donc partiellement pour d'autres, pour ceux qui dominent l'ordre social, et spécialement pour ceux qui contrôlent ou dirigent le procès de production. La cohérence formelle du concept ne semble pas contestable. Quant à la réalité d’un tel phénomène, elle est, comme le souligne Marx, immédiatement visible dans le servage ou l'esclavage, là où la distinction est explicite entre le travail pour soi-même et le travail pour autrui. Mais elle cesse de l’être dans une économie fondée sur le travail en vue de l’échange, et notamment dans les conditions du salariat, qui se donne comme un rapport d’échange. Il faut donc en ce cas la faire conceptuellement apparaître. Et tel est l’objectif de la théorie élaborée dans Le Capital : montrer que l'exploitation est essentielle à la production capitaliste. En termes généraux, le capitaliste n’emploie le salarié que dans la mesure où, quand celui-ci travaille par exemple huit heures, il reçoit un salaire lui donnant accès à un panier de biens produits en un moindre temps, par exemple en quatre heures. Ce n’est que de cette façon qu’il peut engranger une « survaleur », ou plus-value. Et c’est dans cette situation que chaque capitaliste se trouve en concurrence avec les autres, le gagnant étant celui qui parvient à engranger plus grâce à une meilleure technologie.

Un tel énoncé ne peut être reçu qu’à deux conditions.

En amont, il suppose que soit pertinente une théorie de la valeur fondée sur le temps de travail socialement nécessaire. Cette théorie implique un concept général, anthropologique, de « travail », comme activité rationnelle spécifique : comme cette pratique humaine universelle qui vise la production de valeurs d’usage dans le moindre temps. Et voilà bien en effet ce qu’est travailler en général, même quand cette sorte d’activité est, dans le même temps, mêlée à d’autres (répondant à d’autres logiques, festives par exemple, dont le rapport au temps requis est différent). Le travail étant toujours « social », socialement conditionné, le problème d’une production rationnelle en ce sens se trouve dans chaque cas socialement réglé : une forme de société ne se perpétue que si elle comporte les conditions d’une certaine contrainte sociale à une activité efficacement productive. C’est-à-dire orientée vers la production « rationnelle » en ce sens des biens qu’implique cette forme de vie en société. Si l’on suppose, et c’est l’hypothèse que fait Marx au début du Capital, que la société est entièrement gouvernée par des rapports marchands − c’est-à-dire fondée sur la propriété privée, sur la production pour l’échange et donc sur la concurrence dans chaque branche et entre branches −, les conditions se trouvent réunies pour que l’on puisse énoncer l’idée d’une logique marchande de production. La théorie marxienne de la valeur en définit la teneur au regard de la « marchandise », c’est-à-dire du bien ou service produit dans ces conditions. Elle est improprement appelée théorie de la « valeur-travail » (le travail n’ayant justement ici pas de « valeur ») : elle est une théorie abstraite de la valeur, référée au temps de travail socialement nécessaire dans une situation de marché. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’exposé qui ouvre Le Capital, − un exposé fort complexe, car, dès que l’on affronte cet ensemble de conditions, toutes les grandes questions classiques de l’économie et de la philosophie politique se donnent nécessairement rendez-vous.

En aval, la thèse de Marx suppose que soit pertinent son développement montrant comment les marchandises dont la « valeur » est ainsi déterminée s'échangent à un prix qui en diffère radicalement, désigné sous le terme technique de « prix de production ». La concurrence entre les capitalistes, explique Marx, ne tourne pas autour de la plus-value, mais du taux de profit : le capitaliste particulier n’est pas « rémunéré » en fonction du travail qu’il emploie et « exploite », mais en fonction de la masse de capital qu’il avance, quelle que soit sa « composition organique » (c’est-à-dire la part relative du coût en travail − versus en machines et matières premières − dans l’input considéré). Dans le capitalisme, la logique de marché, que le Livre I définit abstraitement, présente donc une détermination particulière : elle se réalise à travers une « péréquation des taux de profits ». Le Livre III du Capital fait dès lors apparaître que ni le « capitaliste » ni la « la science économique » requise dans la société capitaliste n’ont le moindre besoin pratique de la théorie (marxienne) de la valeur et de l'exploitation. Ce sont là pour Marx des concepts de l'analytique sociale. Ils servent seulement à décrire la logique des rapports sociaux, et d’abord à montrer comment le rapport de classe, entre capitalistes et salariés, se reproduit et se développe au sein même du procès de production. Il convient en ce sens de « dédramatiser » la relation entre la théorie marxienne et l’économie « standard », − dont l’objet n’est pas d’analyser le rapport entre les classes sociales ni sa logique particulière, même si elle peut être utilisée en ce sens. Sans qu’il soit ici possible d’envisager l’ensemble du problème[1], on comprend qu’il ne faut pas demander à la théorie de la valeur et de l’exploitation ce qu’elle ne peut apporter : une sorte de version immédiatement concurrente de l’analyse économique standard. Elle travaille sur un autre terrain.

On se fondera donc ici sur l’idée que le modèle construit par Marx possède sa cohérence formelle propre (qui tient notamment à ce qu’elle aborde « utilité » et « valeur » en des termes critiques excluant toute commensurabilité entre eux). Et l’on s’interrogera, ce qui est tout autre chose, sur la question de savoir quel usage concret peut légitimement en être fait. Notamment au regard de la question de la « pauvreté ». Il reste en effet à savoir si cette théorie de l’exploitation exclut toute approche en termes de pauvreté. Ou si, au contraire, elle peut intégrer un tel concept. Et surtout rendre compte des phénomènes qui s’annoncent sous cette appellation.

 

2. Les difficultés de la « pauvreté » dans le marxisme classique

Un concept « marxiste » de pauvreté apparaît selon deux figures bien connues.

1. Au sens du « paupérisme », c'est-à-dire d'une tendance à une « paupérisation absolue », soit à une réelle régression du niveau de vie. Si le rapport salarial est bien ce qu’on a dit, la tendance de la classe capitaliste est en effet de restreindre, autant qu'elle le peut, le salaire, et donc le niveau de subsistance. Il ne s’agit pas seulement d’un affrontement direct « capital/travail » au sein de chaque entreprise. C’est évidemment au niveau de l’Etat qu’il faut apprécier le rapport de classe. Dans les politiques monétaires et fiscales. Dans des initiatives législatives permettant de contourner des normes acquises : type CPE, qui permet de se débarrasser des salariés protégés par des grilles professionnelles pour les remplacer par des jeunes sans garantie. On substitue des forces de travail plus vulnérables : « les femmes, les enfants et les chinois », disait déjà Marx. L’intelligence capitaliste sait conduire des projets de long terme, comme fut celui de la décomposition de la grande entreprise, qui au cours des années 70, brisa la communauté des salariés : voir Luc Boltanski, Le nouvel esprit du capitalisme. Le succès capitaliste, qui dope la puissance du capital, affaiblit le travail.

Cela ne veut cependant pas dire que ce soit là une tendance univoque du système. Une tendance contraire semble en tout cas se lire dans l'analyse même de Marx. D'une part, le capital ne s'accumule qu'en produisant des marchandises achetables par les salariés, …à moins que le rapport de forces n'oriente la production vers des biens destinés aux capitalistes et à leurs associés ou vers des dépenses étatiques visant à leur prestige ou leur armement. Mais précisément, d'autre part, le salariat impliquant un rapport formel de liberté, la classe salariée tend, depuis l'origine, à se fédérer, à se liguer pour obtenir un statut contractuel stable, des horaires et des salaires convenables : cela est donc aussi une tendance du capitalisme. Ce rapport de forces variable se traduit dans les institutions de l’Etat moderne. Prise dans son abstraction, la problématique de l’exploitation ne se traduit donc pas aisément en termes univoques de paupérisation.

2. Une manifestation spécifique de la pauvreté selon l’analytique marxienne se trouve cependant dans le concept d' « armée de réserve ». Comme le capitalisme se développe par cycles récurrents, et par mutations technologiques successives, le marché des « forces de travail » tend à gonfler et à dégonfler par saccades toujours renouvelées. Il se constitue ainsi une réserve, naguère principalement située à la frontière ville-campagne, − voir l'exemple type de l'ouvrier-paysan du XIXe siècle. Aujourd'hui, la campagne a disparu. L'armée de réserve est fournie par une masse de chômeurs et d’exclus divers (femmes et migrants notamment, dont on ne peut cependant, on verra pourquoi, parler qu’en un second moment de l’analyse).

Ces deux figures, prises dans leur abstraction, posent des problèmes différents.

La première est antinomique. D’un côté, la tendance des capitalistes est de minorer les salaires et biens publics gratuits. De l’autre, le système tend, d’une part, à produire toujours mieux et plus, donc à résorber la pauvreté en général, et, d’autre part, à produire une classe salariée de plus en plus capable d'exiger une existence convenable et d'en faire une exigence universelle. Toujours plus exploitée, et cependant toujours plus riche. Dans ces conditions, le marxisme pourrait apparaître comme une théorie « molle », dont on ne peut tirer de conclusion définie. Certains accepteront même la problématique marxienne de l'exploitation sans se considérer politiquement comme des « marxistes » : pour eux, le système est malgré tout le meilleur possible, à condition d’être acceptable pour ceux qui en reçoivent le moins.

La seconde figure est d’emblée plus proche d’une intuition commune de la « pauvreté », désignant un phénomène tenace, qui semble massif dans les sociétés contemporaines. Ce thème général de la pauvreté est celui d’une situation sociale ressentie comme indigne de l’être humain : d’une marginalisation ou d’une exclusion de droits fondamentaux d’existence. En termes d’exploitation, cela signifierait un clivage au sein même de la classe exploitée entre une fraction jouissant d’une situation « normale » (selon les possibilités du moment, et Marx lui-même parle de « norme » en ce sens)[2], et une autre non. La difficulté conceptuelle ici semble tenir à ce que ceux qui sont les plus touchés par la pauvreté sont paradoxalement ceux qui se situent en dehors du rapport d’exploitation. La situation de salarié, c’est-à-dire d’exploité, deviendrait précisément la situation enviable. De telle sorte qu’il y aurait, d’un côté, les exploités, et de l’autre, les pauvres. Cela signifierait une incapacité conceptuelle du marxisme à penser la pauvreté.

Devant cette double aporie, on est conduit à réinterroger de plus près la problématique marxienne elle-même.

 

3. Le nécessaire élargissement de la problématique marxienne

Mais, si l’on veut, au regard de la question de la « pauvreté », faire un usage pertinent des traditions théoriques et politiques issues du marxisme, il faut reprendre les choses de plus haut. Engager une démarche qui nous fait remonter du « rapport de classe » défini par Marx, aux « facteurs de classe » qu’il met en jeu pour se réaliser[3].

Si le monde était un village, dit en substance Marx, la coordination pourrait s'établir entre tous à partir de la communication « immédiate ». Comme ce n'est pas le cas, des « médiations » sont nécessaires. Il désigne sous ce nom le couple formé par le marché d'une part, et l'organisation d'autre part, qu’il met au centre de son analyse de la société moderne. Il s'agit là d'une importante innovation théorique, anticipant sur les « hétérodoxies » d’aujourd’hui, qui récusent la tendance du libéralisme à penser toute relation sociale sur le monde marchand. Mais Marx développe ce couple d’une façon inadéquate, selon une perspective « historiciste », qui conduit du marché, considéré comme la matrice générale du capitalisme, à l'organisation, qui, apparue dans la grande entreprise, s’annonce comme la forme historique alternative propre à se généraliser dans les termes d’une organisation planifiée concertée entre tous.

Ce diagnostic n’est pas dépourvu de toute pertinence. Mais l’histoire semble bien avoir manifesté que « l’organisation », comme forme alternative de coordination sociale, est elle-même, tout autant que le marché, un facteur de classe. C’est ce qu'a montré l'expérience des sociétés de type soviétique, mais aussi bien, quoique d’une autre façon, le parcours des sociétés occidentales (et bien avant la « révolution managériale » du début du XX° siècle). S’il en est ainsi, c’est parce que marché et organisation sont à prendre comme des catégories épistémologiquement analogues, désignant les deux pôles antagonistes mais co-imbriqués d’une relation économique rationnelle à l’échelle sociale, comme sont co-impliquées au plan juridico-politiques les relations de la contractualité interindividuelle et celle d’une contractualité centrale entre tous. Comme le soulignait Marx, les rapports de classe, dans la modernité, ne sont pas fondés sur l’idée d’inégalité, mais sur la présupposition, plus précisément sur la prétention d’une relation de liberté-égalité-rationnalité entre tous. Mais cette prétention moderne ne se donne pas dans la seule relation marchande : elle se trouve corrélativement impliquée dans la relation organisée, hiérarchique, tout pouvoir renvoyant désormais à des lois que censément tous produisent à titre égal, et qui excluent censément tout privilège personnel. Elle se donne spécifiquement dans cette interface entre l’organisé et le marchand qu’est la relation salariale : la soumission à l’employeur reste dans le cadre de la liberté du salarié, qui peut, formellement du moins, « changer de maître », − ce qui change beaucoup de choses. Marx l’entendait bien ainsi. Mais il voyait dans le développement de la relation organisée − qu’il appréhendait comme la forme même de la « concertation », celle de « l’association » − l’alternative émancipatrice à la relation marchande, génératrice d’exploitation capitaliste. Or il semble bien pourtant qu’en réalité cette « prétention » moderne de rationalité économique et de raison politique ne soit crédible que dans des termes qui articulent ces deux dispositifs antagoniques.

Si en effet la structure de classe moderne se lit à partir la coordination supposée rationnelle entre supposés libres et égaux, comme le veut la thèse de Marx, elle est précisément constituée par le retournement de cette « métastructure », de ces figures rationnelles-raisonnables du marché et de l’organisation : ce sont là les deux « facteurs de classe » qui se combinent dans le « rapport de classe » moderne. C’est autour d’elles que se confrontent d’une part une classe « dominante » à deux pôles, complémentaires et antagoniques, fondés l’un (la « finance ») sur la propriété contrôlant le marché et l’autre (« l’élite ») sur la « compétence » sociale contrôlant l’organisation, − et d’autre part, la classe que j’ai proposé d’appeler « fondamentale », qui se compose elle-même de diverses fractions, selon que les personnes concernées sont impliquées dans des rapports plus marchands ou plus organisationnels (avec donc à un pôle les travailleurs indépendants, à l’autre les fonctionnaires). Bref, la structure moderne de classe se trouve construite sur ces grandes formes qui sont celles de la « raison objective », pour le dire en termes hégéliens, retournés en facteurs de classes.

Ce n’est pas l’objet ici d’analyser comment s’opère ce « renversement », cette « instrumentalisation de la raison », comme ont dit les théoriciens de l’Ecole de Francfort. Mais il est clair que, dans ce renversement structurel, la prétention métastructurelle demeure : la déclaration moderne de libertégalité-rationnalité. Elle s’exprime à travers toute la philosophie politique moderne, jusqu’à Rawls et Habermas. Cette déclaration est amphibologique au sens où, du côté des dominants, elle signifie que cela est arrivé, du moins autant que faire se peut, et du côté de la classe fondamentale, que cela doit être et que l’on est légitimé à le faire advenir. Cela ne s’exprime pas adéquatement en termes strictement égalitaristes, car cette prétention associe le rationnel (productivité) au raisonnable (liberté-égalité), selon un couple issu de la philosophie classique allemande, Verstand et Vernunft. C’est ce qu’illustre bien l’idée rawlsienne d’un « principe de différence », qui suppose que certaines différences sont favorables à tous, tant au plan de la rationalité que de celui de la raison. Dans une perspective marxiste, tourné vers la « puissance de la multitude » (pour le dire dans le langage de Spinoza), se formulerait ainsi : « abolis toute différence qui n’est pas susceptible d’élever la puissance des moins puissants ». Tel serait le principe politique du « prince moderne » (selon l’expression de Gramsci), soit celui de la « classe fondamentale ».

La problématique normative, on le voit, n’est pas dissociable d’une approche politique. Au plan de la stratégie, cette orientation principielle est celle qui a constamment poussé « ceux d’en bas » à rechercher un alliance avec « l’élite » : avec ce pôle de la classe dominante qui représente la « compétence » sociale, contre le pôle de la propriété. Et telle est bien en effet le trait permanent qui marque depuis un siècle et demi ce qui a été désigné comme le « mouvement ouvrier », puis le mouvement socialiste[4].

 

4. La pauvreté moderne.

C’est dans ce contexte « néo-marxiste », qui considère l’exploitation dans un rapport de classe fondé sur la bipolarité marché /organisation, que l’on peut considérer la question de la pauvreté proprement moderne

La notion de pauvreté change en effet d'une société à l'autre. Dans la modernité, il y a une pauvreté spécifiquement moderne, qui renvoie à la position « métastructurelle » moderne. Plusieurs auteurs vont en ce sens. Jacques Rancière, par exemple, n’a pas tort de mettre en avant le thème de la « mésentente », qui fait ressortir le sort particulier de ceux qui se trouvent hors de « l’entente » sociale, les exclus du corps social. On pourrait rapprocher cette conception de celle de John Rawls, qui comprend une forme de société comme un mode d’understanding. Il reste cependant à savoir si l’on peut faire de ce clivage la ligne centrale de démarcation au sein de la société moderne, si c’est à partir de là que se dessinent les lignes de force de la dynamique sociale.

La thèse que je soutiendrai est que, si l’on veut comprendre la production des pauvres au sein de la société moderne, il faut se référer aux facteurs modernes de classe, le marché et l'organisation, en tant qu'ils sont aussi des facteurs de pauvreté : non seulement des facteurs de domination et d’exploitation, mais aussi d’exclusion et de marginalisation. La raison en est, me semble-t-il, qu’ils possèdent un « extérieur ». Ils ne sont pas seulement des modes d’entente, des dimensions de l’entente sociale (de la coordination à l’échelle sociale), mais des modes de clôture sociale, et par là d’exclusion. 

Les pauvres modernes sont en effet ceux dont la production a perdu toute valeur marchande, ou bien dont la force de travail est réputée incompétente, techniquement, culturellement. Une part croissante des petits producteurs n’a plus rien à offrir au marché dans des conditions qui leur permettent de vivre convenablement, et cela même s’il est vrai que de nouvelles activités indépendantes apparaissent dans le même temps. Surtout, une masse croissante de « forces de travail » sont réputées trop incompétentes pour se vendre sur le marché de la force de travail. Ici, les deux facteurs d’exclusion interfèrent et se combinent entre eux : l’ordre hiérarchique des compétences socialement reconnues comporte un degré zéro qui affecte de l’indice zéro la valeur d’usage de cette force de travail. Et, comme le souligne Marx, sans valeur d’usage il n’y pas non plus de « valeur » − même s’il s’agit là de deux grandeurs rigoureusement incommensurables −, au sens de valeur marchande. L’un des objectifs fondamentaux des luttes syndicales et sociales en général a régulièrement été la reconnaissance des « qualifications », à travers des diplômes nationaux reconnus et des « grilles » propres aux professions, soit des « titres » qui attestent d’une compétence dans un schème hiérarchique d’activité organisée. Il reste que cette « compétence » culturelle est, dans l’affrontement de classe, très arbitrairement définie. Elle stigmatise certaines tâches comme ne requérant aucune compétence particulière, celles notamment réservées aux femmes : tâches du care, transposées du contexte familial au contexte des services industrialisés. Elle stigmatise aussi arbitrairement des profils : suivant le cas ou le rapport des forces, celui de jeunes ou de vieux, supposés inadéquats, ou de campagnards. Et le plus généralement des faciès, liés à de prétendus réquisits de performance linguistique ou culturelle, − ceux de personnes ni fiables ni présentables. Arbitraire de la « compétence », qui déclare un degré zéro, situant le sujet concerné à la marge du marché. Autant de titres négatifs. Dont la négativité s’aggrave encore quand le principe de reconnaissance des qualifications s’affaiblit.

Tant que le mode de production capitaliste n’était pas omniprésent, n’occupait pas tout l’espace, il restait encore des espaces ruraux ou traditionnels de survie, pour des pratiques d’autoproduction, pour des liens communautaires, assurant tant bien que mal la pauvre existence des fantassins virtuels d’une armée de réserve. Quand tout cela disparaît, la précarité des exclus augmente. En l’absence de capacité reconnue, ils sont voués aux extrémités d’une avare charité publique et d’une précaire débrouille individuelle.

On m’objectera sans doute qu’il n’est pas besoin de chercher « conceptuellement » si loin. Il suffirait d’observer que les mécanismes du capitalisme ne se réduisent pas à la reproduction d’un salariat, distinct de la classe des privilégiés, mais qu’ils produisent aussi une marge précaire hors de garanties salariales, notamment du fait des constantes mutations que génère, à l’échelle du monde, la poussée chaotique des capitaux en quête de profit à court terme, − surtout maintenant que la mondialisation libérale a affaibli l’Etat social, dont la perspective même échappe à une large partie de la population mondiale.

L’intérêt de cette remontée du « rapport (capitaliste) de classe » à ces deux « facteurs de classe » constitutifs que sont le marché et l’organisation est cependant, me semble-t-il, de montrer qui ce clivage qui fait les pauvres n’est pas d’une autre nature que celui qui fait les classes et la lutte moderne de classe. La pauvreté ne vient pas remplacer l’exploitation au titre de pathologie typique de l’époque. Elle relève des mêmes facteurs, marché et organisation, intégrés en rapport de classe. Elle se rattache à la nature même de ces facteurs, qui définissent en profondeur la « condition de l’homme moderne ». Il en découle évidemment quelques conclusions politiques concernant les fondements de la solidarité au sein de la classe fondamentale, dont il apparaît ainsi que les « pauvres » font partie, ne manquant pas du reste malgré les apparences de participer, sauf exception, pour leur part à la production sociale. Les « pauvres » relèvent de la « classe fondamentale » : cette thèse analytique commande une stratégie sociale de la multitude.

Cette remontée analytique fait aussi mieux apparaître que le « mode de production capitaliste » n’est pas, comme l’appellation pourrait le faire croire, un système fonctionnel de reproduction des membres des sociétés concernées. Il se reproduit, selon une célèbre analyse de Marx, en reproduisant le rapport de classe et le couple d’agents qu’il suppose, d’un côté les capitalistes (en reproduisant les moyens de production entre leurs mains) et de l’autre les salariés (les limites du salaire interdisant qu’ils se les approprient). Mais il n’est nullement voué à reproduire socialement les personnes singulières inscrites dans ces rôles. Couplage contradictoire de biopolitique et de nécropolitique, il se reproduit tout aussi bien quand une part d’entre elles se trouve poussée vers le néant social : quand ces salariés sont « démobilisés » et remplacés par des machines, ou par d’autres en d’autres lieux de la planète. Exploitation et pauvreté relèvent donc des mêmes facteurs de classe. La pauvreté moderne est produite parce que ces facteurs possèdent un degré zéro, un principe d’exclusion, que le rapport de classe met en œuvre.

Il y a ainsi de plus en plus de pauvres, et non de moins en moins, comme on pourrait s’y attendre. Et d’une pauvreté plus radicale, car il n'y a plus d'arrangement spatial (spatial fix, pour reprendre un concept du géographe David Harvey) possible, d'espace de vie ouvert, à l'extérieur de la production capitaliste, − dont les deux facteurs de classe constitutifs, le marché et l'organisation, génèrent pourtant un extérieur structurel. Et cet extérieur est aussi un intérieur. Car il interfère sur la situation interne. Il figure la situation dans laquelle chacun pourrait tomber. Il figure la menace : le pauvre comme concurrent. Il figure le danger : le pauvre n'est pas socialement intégré, il est placé hors de la promesse, il n'a rien à attendre et rien à perdre, il trouble l'idée même d'ordre public.

On ne s’étonnera pas que le pauvre occupe une place centrale dans l'imaginaire entretenu par l'instance médiatique, laquelle ne constitue pas un quatrième pouvoir, mais plutôt un lieu de connivence entre les deux hégémonies dominantes, celle de la finance et celle de l’élite, le lieu de leur compromis discursif. En ce lieu, le pauvre figure comme un thème privilégié, inépuisable. Les médias produisent jour après jour, généralement sous la forme de l’apitoiement, la figure du pauvre différent, proie d’un sort contraire. Le spectacle de la pauvreté, offert par ceux mêmes qui l’organisent, nous rassure sur la sollicitude du système à l’égard des pauvres, en même temps qu’il nous convie à nous satisfaire de notre propre sort.

 

5. L'autre dimension : le système du monde.

Mais ce n’est encore là que la partie émergée de l’iceberg. Je suis en effet parti de l’analyse abstraite du rapport de classe tel qu'il est à comprendre dans le cadre de l'État-nation, qui est la cellule de la société moderne. Tel est en effet le cadre du rapport entre métastructure et structure. Mais l'État-nation est lui-même à comprendre au sein du système du monde, lequel ne repose pas sur ce dispositif métastructurel. Comme on le sait depuis les classiques, entre les nations, la règle est l'état de guerre, la loi du plus fort, contrebalancée par les alliances qui se tissent au sein de cette pluralité. Alliance qui justement s'est particulièrement réalisée entre les Etats du centre du système, du moins sous la forme d'une relative tolérance, à l'encontre d'un environnement voué à la colonisation

Selon le mythe colonial, les grandes masses de l'Inde et de la Chine se trouvaient dans un lamentable état d'arriération, d'improductivité et de famine endémique, joliment illustré par le riche patrimoine photographique de la colonisation, jusqu'au moment où l'Occident est venu leur apporter le progrès. On sait mieux aujourd'hui que c'est le contraire qui est vrai : l'arrivée des occidentaux a eu l'effet d'un choc destructeur. Ces sociétés complexes se développaient dans des conditions rigoureuses de tension écologique. Elles tenaient par un entretien de l'irrigation et des greniers, étroitement lié à la structuration sociale. Quand la structure sociale est détruite par l'invasion coloniale l'économie entre en décrépitude. Cela est vrai du Mexique, des grandes sociétés orientales et de l'Afrique. Et tel est l'origine du tiers-monde et de sa « pauvreté »[5].

La société capitaliste moderne, ce n'est donc pas seulement le rapport de classe, avec les formes de pauvreté qui le prolongent. C'est aussi la destruction des périphéries. Et l'esclavage de l'époque classique : soit le rapport capitaliste, sans le contrat social présupposé. Il se perpétue en pauvreté à travers une immigration qui en conserve les stigmates. Il s’agit moins du reste de conservation que de recyclage dans le nouveau contexte de la mondialisation néolibérale.

A cela il faut associer une troisième dimension de la pauvreté : celle liée à la domination de genre. Massivement, les classes qui bénéficient de la distribution inégale du produit du travail emploient les femmes des « races » dominées, c'est-à-dire des populations autrefois colonisées : soit comme servantes familiales (sous le nom gracieux du « service à la personne »), soit, sous la domination du capital financier, au sein du salariat industriel (où elles constituent aujourd'hui, à l’échelle  du monde, une majorité), ou encore, de plus en plus dépouillées de la maîtrise de leurs moyens de production, dans l'agriculture traditionnelle (où elles jouent un rôle central).

En bref, la pauvreté moderne a son pivot typique à l'interférence du rapport de genre et du rapport social d'ensemble moderne qui conjugue le rapport structurel de classe et le rapport systémique de « race ». Ce triple « genre /classe /race » − ce terme étant retourné en un sens antiraciste, est classique dans la sociologie standard américaine. Mais ce recyclage à la Marx le restitue dans une perspective plus radicale. Qui permet de comprendre pourquoi, comme l’a illustré Foucault … après Céline, et comme l’enseignent les statistiques[6], les prisons sont par excellence destinées aux pauvres.

 

6. Mondialisation, ultimodernité

Ce monde qui prend forme aujourd’hui, plutôt que « postmoderne », est celui d'une « ultimodernité » dans laquelle émerge à l'horizon la figure à venir d'un État-monde. « Ultimodernité », car il s'agit toujours de la continuation du même processus « moderne », qui a commencé dans l'État-cité du Moyen Âge italien, s'est prolongé dans les Etats-nations classiques, aujourd'hui dans la dimension du continent, et demain dans celle du monde : Etat-monde en gestation. Phénomène complexe, ambivalent, car toujours donné dans le rapport structurel de classe. Mais il donne à la déclaration métastructurelle moderne sa dimension ultime. Libres, égaux et rationnels : communauté humaine politique dans l'espace planétaire. C'est désormais dans cet espace, le seul adéquat au caractère anthropologique, « générique », de la déclaration, que peut s'entendre le débat sur la pauvreté.

Le processus de mondialisation auquel nous assistons actuellement conjugue le déploiement de la logique « structurelle » (celle du rapport de classe culminant dans une relation étatique) et de la logique « systémique » (celle du système du monde, pluralité inégale), − la seconde tendant à manipuler la première, à la pervertir plus encore qu’elle ne l’est par nature. Avec l'accaparement néo-libéral universel des richesses et des espaces utiles, l'exclusion est à son comble : on atteint le point où il n'y a même plus d’extérieur. Il est vrai que la frontière peut encore reculer. La machinerie du profit produit une nouvelle nature, sous la forme de déchets disponibles pour la survie ingénieuse des plus pauvres (enfants fouillant à haut risque les poubelles géantes des mégapoles), et sous la forme des corps récupérables, privés de moyens marchands de travail et de compétence reconnue, mais disponibles sur le marché comme sexes à saisir et comme organes de remplacement.

Le débat oppose « pauvreté » à « décence » : ce qui convient, « decet ». Mais qu’est-ce qui « convient » à tous, opposé à ce qui ne convient pas ? Voilà en effet la question posée au sein d’une communauté politique désormais universelle : ce qui est requis pour tout être humain, pour son développement normal, le statut du citoyen, etc. Définir l’exigible. Un tel débat n'est à la hauteur de l'enjeu que s'il aborde la question « communicationnelle » en termes matérialistes : ceux de rapports libres, égaux et rationnels dans un monde matériel dont nul ne peut dénier que nous en avons tous également la charge − c’est-à-dire la garde à l’encontre du danger que nous représentons pour lui −, pourvus des mêmes droits et devoirs.

Pas plus que la pauvreté moderne n’est un espace additionnel par rapport à celui d’une normalité que définiraient des relations « normales » entre les classes (car elle n’est que la pointe avancée du rapport moderne de classe), la décence moderne ne saurait se définir par un ensemble de conditions requises pour jouir d’une vie « normale ». La prétention moderne de liberté, égalité, rationalité est utopique. Et, pour cette raison, seule désormais l’utopie dit le droit : au sens, du moins, où Kant l’a justement distingué de la morale en ce qu’il pose la question de la contrainte légitime. Si l’on assume le fait que le monde réel est celui des rapports « de classe », « d’empire » et « de patriarcat », le droit ne saurait se donner à comprendre comme une contrainte qui s’imposerait d'en haut, privilège d’une transcendance étatique. Il s’affirme dans la lutte sociale. Elever la pauvreté au rang de concept philosophique, c’est comprendre la « décence » comme l’enjeu d’une « lutte » sociale, elle-même promue à ce statut conceptuel.

Etrangement, la philosophie, qui depuis longtemps connaît la « guerre » et la « paix », n’est que très lentement parvenue à faire de la « lutte » un concept. On parle à nouveau, il est vrai, aujourd’hui, de la « « lutte pour la reconnaissance ». L’analyse ici proposée n’a cherché rien d’autre qu’à donner de la substance à ce concept.  A quoi il faudrait encore ajouter que celui-ci vient qualifier un monde « ultimoderne », où cette reconnaissance entre personnes relève désormais de l’ontologie sociale d’une espèce finalement instituée en communauté politique dans l’espace précaire d’une planète errante.


 

[1]. Je me permets de renvoyer à mon livre, Explication et Reconstruction du Capital, PUF, 2004.

[2]. Voir mon Que faire du Capital ?, PUF, 2000, chapitre IV, La valeur et le prix de la force de travail.

[3]. Je suis donc conduit à évoquer brièvement la reconstruction que j’en ai proposée dans Théorie générale, PUF, 1999 et Altermarxisme, PUF, 2007, écrit avec l’économiste Gérard Duménil.

[4]. D’une certaine façon, le marxisme en est l’expression. On en trouve la preuve dans le fait que son orientation dominante vers une économie administrée le désigne comme un discours ambigu de compromis, dans lequel se fait aussi entendre la voix des « organisateurs », et leur position de classe. Et Marx figure au premier rang. Ambiguïté du marxisme classique.

[5]. Voir entre autres Mike Davis, Génocides tropicaux, Catastrophes naturelles et famines coloniales, 1870-1900, La Découverte, 2006.

[6]. Voir Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Raisons d’agir, 1999, Punir les pauvres, Agone, 2004.