Jacques Bidet

Théorie générale

Paris, PUF, 1999, 500 pages


Introduction et table des matières

Introduction

Je tente dans ce livre de mener à bien le dessein que j’ai esquissé dans Théorie de la modernité, PUF, 1990 : formuler dans l’unité d’un même concept, mais sans confusion entre elles, une théorie de la société moderne et une philosophie politique, en intégrant diverses traditions antagonistes, notamment celles du marxisme et celles du contractualisme. Je m’appuie sur deux ouvrages antérieurs Que faire du Capital ?, Klincksieck, 1985, et John Rawls et la théorie de la justice, PUF, 1995. L’un et l’autre font apparaître les limites inhérentes à la disjonction entre le projet d’une science sociale et celui d’une doctrine politique. Marx échoue dans son ambition de fonder une alternative à la forme capitaliste de société. Le contractualisme, récem-ment revigoré par Rawls, qui propose une doctrine de la justice hors de toute théorie réaliste de l’injustice, construit sur le sable. Or la pensée contemporaine critique semble constamment osciller entre le recours aux sociologies soupçonneuses auxquelles Marx a ouvert la voie, lorsqu’elle veut penser le monde tel qu’il est, et la fascination du contractualisme, de la doctrine de l’Etat de droit, des droits de l’homme et du citoyen, quand elle cherche à formuler un projet de société. A cette schizophrénie du sens com­mun se confronte le projet philosophique de penser dans l’unité du concept ce qui est et ce qu’il convient de faire, projet illustré au plus haut degré par Spinoza et Hegel. Exigence de la pratique politique autant que de la théorie. C’est une telle tentative que je me propose de reprendre, et c’est en ce sens, bien particulier, que je la désigne comme une « théorie générale ».

L’entreprise est naturellement pleine d’embûches. Elle suppose que soient réinterprétés et remaniés les concepts majeurs de ces diverses tradi-tions, c’est-à-dire que soit produit un ensemble systématique qui les trans-forme et les contraigne à la coexistence. Elle appelle un exposé cohérent d’un bout à l’autre, qui introduise et définisse les diverses catégories selon leur rang, en toute connaissance de l’ensemble des connexions qu’elles comportent entre elles. Elle exige, dans la formulation du concept, un enchaînement suivi du plus abstrait au plus concret. Mais ce qui vient en premier lieu, le Livre I, n’est à prendre ni comme le fondement de ce qui suit, ni comme le plus important.

Elle requiert aussi pourtant, pour la production de concepts nouveaux, de nombreux travaux annexes de critique de théories antérieures. Ces élaborations porteront d’une part sur le corpus marxien, mais aussi sur les théories du contrat social, de Hobbes à Kant, et sur la version récente qu’en propose J. Rawls, sur la synthèse habermassienne, sur la « sociologie cri-tique » de P. Bourdieu, sur les problématiques hétérodoxes de l’économie contemporaine, notamment le néo-institutionnalisme, ainsi que sur les approches récentes en termes de système (mondial). La réflexion se situera constamment à l’articulation des théories économique, juridique et socio-historique, référées, comme à leur socle commun, à la philosophie politique classique.

Elle doit enfin, serait-ce de façon allusive, montrer ce qu’elle peut apporter à l’intelligence concrète de l’histoire moderne. Et aussi en quoi, proposant une réinterprétation de celle-ci, elle conduit corrélativement à une relecture des grands textes de la philosophie politique moderne.

La modernité est ici comprise comme une logique sociale d'ensemble, qui se déploie sur plus d’un millénaire à partir de l'Europe occidentale, et dont on peut aujourd'hui entrevoir le terme historique. Elle ne s'est jamais affirmée, depuis son obscure et imperceptible émergence médiévale, jusqu'à son développement contemporain, qu'en réinterprétant, et donc en incorporant, les formes sociales antérieures, dans le contexte de processus cumulatifs inintentionnels et de conjonctures aléatoires. La construction pure de cette logique ne saurait donc passer pour le résumé ou la quintes-sence de l’histoire réelle. Elle vise seulement à reconnaître l’espace de possibilités qui est propre à cette époque. Elle se donne en ce sens comme le prolégomène à toute pensée d’une post-modernité.

L’intention dialectique apparaîtra d’emblée dans le déploiement tri-partite de l’exposé et dans sa circularité herméneutique. Le paradoxe, en effet, que je soutiendrai est qu’on ne peut penser la violence moderne, celle des rapports de classe, celle des guerres entre nations, celle même de l’exterminisme, si ce n’est à partir de la position, de la déclaration de liberté-égalité-rationalité universelle caractéristique de la modernité. Avant donc de parler des structures (de classe) et du système (du monde), qui feront l’objet du Livre II, je traiterai, au Livre I, de la « métastructure », entendant sous ce terme la forme publiquement déclarée de la société moderne, la fiction dans laquelle se donnent les relations officielles de la contractualité et de la coopération rationnelle, et que sanctionne l’Etat moderne. La métastructure n’est pas à comprendre comme une super-structure, mais comme le présupposé général, et en lui-même antagonique, que seules posent les structures modernes, qui ne se réalisent pourtant que comme inversions de cette matrice proclamée, c’est-à-dire comme des formes de domination : l’exploitation, l’oppression, l’exclusion, en ce qu’elles s’exercent sur des personnes toujours cependant proclamées libres et égales, posent la métastructure. Le terme de l’exposé, la théorie de la pratique proposée au Livre III, fera donc nécessairement retour sur le commencement, sur la proclamation métastructurelle, mais à travers l’épreuve structurelle : quel sens donner, et quelle effectivité, à l’affirmation de liberté-égalité dans un monde où elle figure comme le présupposé et la condition même de la domination, de l’assujettissement et de l’asservissement ?

A la différence de la Divine Comédie, la théorie méta/structurelle com-mence par le Paradis, continue par un terrestre Enfer et se termine sur un problématique Purgatoire. En cela, elle suit, comme on le verra, un ordre inspiré du Capital plutôt que du Léviathan. Elle suit non pas l’ordre de l’histoire, mais, tout comme ces œuvres classiques, ou comme la Philo-sophie du droit de Hegel, celui du concept, à partir duquel peuvent se penser des configurations et séquences historiques.

Le livre I, consacré à la métastructure, est fondé sur l’homologie que je discerne entre les formes modernes du contrat et du travail : de même que la contractualité ne s’affirme dans sa légitimité que par la relation antagonique entre les deux pôles de la contractualité centrale, celle par excellence du « contrat social », et de la contractualité interindividuelle (chapitre 1), de même la coopération productive ne manifeste-t-elle sa ratio-nalité que dans la combinatoire entre la coordination organisationnelle (celle du plan) et la coordination marchande (chapitre 2). La position moderne est ainsi tout à la fois position de liberté-égalité et de rationalité. Et ses deux faces, celle de la raison contractuelle et celle de l’entendement coordinateur, présentent l’un et l’autre, dépassement idéal de l’antagonisme de leurs deux pôles, un troisième terme : celui d’une relation associative-discursive.

C’est en réalité de cette position discursive immédiate qu’il faut partir, si l’on veut saisir ce qu’il en est des « médiations », celle de la contrac-tualité interindividuelle marchande, qui figure la liberté des « Modernes » (celle de Constant), celle de la contractualité centrale organisationnelle, à laquelle on rapporte la liberté des « Anciens » (Rousseau), et si l’on veut prendre la mesure de l’ambition, qu’affiche l’Etat métastructurel, d’un ordre gouverné par l’échange de la parole (chapitre 3).

L’épreuve majeure que doit affronter la dialectique est celle de la « transformation » de la métastructure en la structure qui la pose. Le livre II s’ouvre donc par une théorie de la « transformation » (chapitre 4) des médiations en facteurs modernes de classes. Dans l’analyse du procès de structuration (chapitre 5), l’appareil issu de la tradition marxiste se trouve particulièrement sollicité, mais porté à un plus haut niveau de généralité, qui désigne comme sociétés de classe tout à la fois celles, d’hier, qui prétendaient les avoir abolies (une attention particulière est apportée au collectivisme en tant qu’expérience historique fondée sur le rejet de la rela-tion marchande), et celles, d’aujourd’hui, où elles semblent avoir disparu. Le concept général de classe moderne est reconstruit à partir du retournement entrelacé de la contractualité marchande interindividuelle et de la contractualité organisationnelle centrale. Mais il ne s’agit encore en tout cela que de préambules aux catégories, désormais prédominantes du « système du monde » (chapitre 6). C’est cependant la matrice méta /structurelle (j’entends par là la relation entre métastructure et structure), définie dans l’espace de l’Etat-nation, qui donne la clé du système entre les nations, c’est-à-dire fournit l’ensemble catégoriel à partir duquel celui-ci se définit. De telle sorte du reste qu’au-delà du système s’annonce une étaticité mondiale, qui concerne et menace désormais la planète dans son ensemble et sa finitude.

On retrouve ainsi au terme du Livre II, mais à l’échelle d’un univers en voie d’unification, les concepts majeurs de la philosophie politique classique, et la tâche, qu’elle s’assignait, de concevoir un ordre de liberté. La politique, ou théorie de la pratique, objet du Livre III, procède, comme on doit s’y attendre, par une double critique, d’une part à l’encontre du contractualisme marchand, du libéralisme, qui mise unilatéralement sur la contractualité interindividuelle (chapitre 7), et d’autre part du socialisme organisateur, où l’on discernera, sous la dénégation, le fantasme d’un règne sans partage de la contractualité centrale (chapitre 8). Cette critique des médiations conduit à celle de l’immédiat, à la critique de l’éthique du discours (chapitre 9). L’ordre du discours, par lequel on doit commencer, indique en effet aussi nécessairement la fin. On s’attachera donc à la leçon de Habermas. Mais, ayant relié les deux médiations, marché et organisation, à l’immédiateté de la parole, et les ayant désignées comme des « relais » de celle-ci, et qui pourtant la renversent « en son contraire », et non comme des « systèmes » face à un « monde vécu », on sera en mesure de les comprendre non seulement dans leur fonctionnalité, mais aussi dans leurs contradictions et leurs effets-de-classe. Et l’on sera ainsi conduit à une toute autre conception de la politique, où l’éthique du discours en appelle à une éthique de la lutte.

Puissent les exclus, les exploités, les opprimés, les damnés s’y retrou-ver, princes modernes.

   

Table des matières

Livre I. Métastructure

Chapitre 1. La contractualité

Section 11. L'immédiat et les médiations

§ 111. De la déclaration aux médiations contractuelles

§ 112. La thèse de la règle et le trinôme métastructurel

§ 113. Le complexe métastructurel et ses asymétries

Section 12. L'antinomie métastructurelle de la modernité

§ 121. L'antinomie dans la co-implication

§ 122. Formations doctrinales et formes structurelles

Section 13. Le statut ontologique de la métastructure

§ 131. Anticipation sur les structures

§ 132. Métastructure et idéologie

§ 133. Pourquoi la métastructure au commencement ?

Section 14. Annexe

Réinterprétation du commencement du Capital

§ 141 Réinterprétation du commencement de l'exposé

§ 142 La question ontologique du présupposé posé

Chapitre 2. La coopération

Section 21. Le travail fait époque

§ 211. Préalable : Le concept de travail

§ 212. La forme travail, corrélat de la forme contrat.

Section 22. Annexe

L'institutionnalisme économique contemporain

§ 221. La bipolarité primaire

§ 222. La "théorie des conventions"

Section 23. Annexe. Critique de l'institutionnalisme marxien

§ 231. Eloge de Marx fondateur de l'institutionnalisme

§ 232. Travail, marché, capitalisme

§ 233. Corrections à apporter à la théorie de Marx

 

Chapitre 3. L'Etat métastructurel

§ 311. La teneur rationnelle de l'Etat métastructurel

§ 312. L'asymétrie métastructurelle. Etat et société civile

§ 313. La teneur raisonnable de l'Etat métastructurel

§ 314. Annexe. Marx pose un Etat métastructurel

 

Livre II. Structure et système

 

Chapitre 4. Transformation méta /structurelle

Section 41. La transformation de la métastructure en structures

§ 411. Le potentiel dominationel propre à la métastructure

§ 412. La transformation méta /structurelle, dialectique immanente à la forme moderne de société.

§ 413. Procès dialectique et répétition historique

Section 42. Annexe. Critique de la théorie marxienne de la transformation métastructurelle

§ 421. Le marché fait classe

§ 422. Le plan ne ferait pas classe 

§ 423. Marx ne parvient pas à une transformation dialectique

 

Chapitre 5. Structuration de la société moderne

Section 51. Théorie de la structure

§ 511. La structure comme renversement de la métastructure

§ 512. Unilatéralité du modèle marxien marchand-capitaliste

§ 513. Exceptionnalité du régime organisationnel-collectiviste

§ 514. La structure capitaliste ordinaire, ou l'interférence structurelle des facteurs-de-classe

Section 52. Théorie de la classe

§ 521. La classe comme procès de division sociale

§ 522. La dualité du procès moderne de classe

§ 523. La dualité du procès de reproduction

§ 524. La lutte de classe

Section 53. Théorie de l'Etat structurel

§ 531. La structure comprend l'Etat

§ 532. Etat et capitalisme

 

Chapitre 6. Le système du monde

Section 61. La théorie méta /structurelle du système-monde

§ 611. Annexe préalable I.

L'insuffisance du concept marxien de " monde "

§ 612. Annexe préalable II.

La théorisation néo-marxiste du système du monde

§ 613. Méta /structure et système-monde

§ 614. Violence structurelle et violence systémique

Section 62. Système-monde et Etat-monde

§ 621. Du système-monde au (sur) Etat-monde

§ 622. L'institution juridico-politique mondiale

§ 623. Centricité systémique et centricité (sur) étatique

Section 63. L'humanité, la planète

§ 631. La question moderne de l'écologie

§ 632. Annexe. Critique du concept écologique marxien

 

LIVRE III. Politique

 

Chapitre 7. Critique du contractualisme libéral

 

Section 71. Critique du contractualisme rationnel

§ 711. La théorie des coûts de transaction

§ 712. La théorie des droits de propriété (efficaces)

§ 713. La théorie de l'agence, ou théorie du pouvoir (efficace)

 

Section 72. Critique du contractualisme raisonnable

§ 721. Eloge métastructurel de Rawls

§ 722. Critique métastructurelle et structurelle

§ 723. Réinterprétation spinoziste du principe de justice

 

 

Chapitre 8. Critique du socialisme organisateur

Section 81. L'utopie collectiviste. Considérations historiques

§ 811. Le collectivisme

§ 812. Le communisme soviétique

§ 813. Annexe. Note sur la question du totalitarisme

Section 82. Critique du concept marxien de société moderne

§ 821. L'unité consubstantielle du marché et du capitalisme

§ 822. La séparation du marché et de l'organisation.

La thèse du germe

§ 823. La confusion association-organisation

§ 824. Le statut métastructurel du travail contractuel 

§ 825 Le concept historique de société moderne

Section 83 . Critique de la théorie marxienne du droit

§ 831. Deux discours marxiens du droit

§ 832. Le paradoxe d'Abou Dhabi, la liberté de l'homme moderne

§ 833. La journée de travail et la question du droit

§ 834. Les éclairs de la Critique du Programme de Gotha

§ 835. L'interpellation juridique

 

 

Chapitre 9. Critique de l'éthique du discours

 

Section 91. La politique rendue à la parole

§ 911 La refondation pragmatique de la politique

§ 912. Critique structurelle de la théorie des media

§ 913. La contradiction performative du droit habermassien

§ 914. U, impératif agonistique présupposé

 

Section 92. La maîtrise des médiations

§ 921. La théorie de la régulation

§ 922. La théorie du socialisme

 

Section 93. Limites de la politique

§ 931. Le communisme, critique du socialisme

§ 932. La politique de l'humanité

§ 933. La nature, l'éthique